L'ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC

Séances d'études

L’enseignement de la littérature au cégep

Que se passe-t-il? C’est la question que je me suis posée récemment. Tout à coup, j’ai eu l’impression qu’il y avait péril en la demeure. Après une accalmie de plusieurs années, voici que le vent souffle sur les cégeps et que les voiles risquent de se déchirer.

Tout cela a commencé en octobre dernier. Louis Cornellier signait une lettre intitulée Lettre à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial. Une petite plaquette publiée aux éditions Nota Bene. La lettre en question était suivie des répliques de Marc Chabot, Michel Morin, Jean-Pierre Girard et Monique LaRue.

De prime abord, rien de si grave. Mais voilà que tout le monde s’est senti interpellé. D’abord, l’Académie des lettres, qui a cru bon d’organiser cette rencontre ce soir. Puis, l’Anel qui, en préparation de son sommet sur la littérature qui se tiendra l’automne prochain, décidait de convoquer des spécialistes lors d’une rencontre préparatoire le 14 mars prochain, rencontre qui porterait sur l’enseignement de la littérature au secondaire et au cégep. Et puis, le magazine Lettres québécoises, que je dirige, a demandé en décembre dernier à trois écrivains qui enseignent au cégep (Michèle Péloquin, Pierre Barrette, Jean-Paul Roger) et à Josée Bonneville, du cégep Saint-Laurent, de donner leur avis sur l’enseignement de la littérature au cégep.

Finalement, Gérald Gaudet signait une lettre, au nom de l’UNÉQ et de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, lettre intitulée « L’enseignement de la littérature menacé une fois de plus ».

Y a-t-il vraiment péril en la demeure? Selon Gérald Gaudet, la question vaut d’être posée puisqu’un document de consultation intitulé « Pistes d’action pour le développement de l’enseignement collégial » circule actuellement parmi les membres des comités des enseignants. La crainte de Gérald Gaudet : la disparition pure et simple de la littérature au profit de textes non littéraires sous prétexte que les étudiants ne sont pas portés spontanément à lire les textes littéraires…

Mais avant d’imaginer le pire, il faudrait sans doute s’interroger sur les programmes actuels. Qu’en est-il de ce programme qui, au demeurant, n’est pas si ancien puisqu’il a été voté en 1994?

Disons dans un premier temps que ma connaissance des cours donnés au cégep est plutôt lacunaire. N’ayant jamais enseigné à ce niveau, je n’en ai qu’une idée abstraite. C’est à la fois un handicap et un avantage. Handicap parce que je sais que, dépendant des collèges, les cours sont donnés différemment et parfois de façon presque diamétralement opposée d’un lieu à l’autre. Par exemple, dans certains cégeps, on a tout fait pour protéger la littérature québécoise alors que dans d’autres collèges, cette dernière a été confinée au cours qui porte son nom : « 601-103 Littérature québécoise ». Par ailleurs, le fait de ne pas connaître toutes les entourloupettes qu’ont utilisées les professeurs pour arriver à leurs fins me permet de regarder le programme avec une certaine distance et d’être en mesure de le juger à froid, en quelque sorte.

La première chose qui frappe à la lecture du programme est qu’il a été sciemment morcelé en trois segments : littérature française (deux cours); littérature québécoise (un cours) et un cours laissé au libre choix des professeurs et des cégeps. Ce cours spécialisé, qui fait partie du segment « Formation générale propre », est souvent utilisé pour l’enseignement de la littérature étrangère.

Pourquoi cette dichotomie entre la littérature française et la littérature québécoise ? Parce qu’à l’époque où le programme a été pensé, la littérature française accomplissait un retour en force. C’était le phénomène Petite noirceur de Jean Larose qui faisait des vagues. De fait, Jean Larose s’en donnait à cœur joie et fustigeait les improvisateurs qui enseignaient la créativité à tout crin et qui carburaient à un indice d’octane 98 % pur québécois. Il jugeait que les professeurs avaient dépassé les bornes n’enseignant que de la littérature contemporaine et qui, plus est, favorisaient honteusement les créations de leurs confrères écrivains. C’était l’ère de l’autocongratulation. Il fallait mettre un terme à ce laxisme et revenir aux valeurs sûres qui avaient alimenté l’imaginaire des parents et des grands-parents des actuels collégiens. Du sérieux, s’il vous plaît, clamait-il.

Cela a donné ce que l’on sait : un retour en force de la formule Lagarde et Michard, c’est–à-dire le rétablissement de l’anthologie au détriment de la lecture dans le texte. Une sorte de tableau avec des formules simples permettant de caractériser chaque période avec facilité. Un peu de mnémotechnie et le tour sera joué : tout étudiant studieux pourra défiler des auteurs et des textes, style« Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur… » et paraître cultivé. C’était le but visé.

D’autre part, en enseignant la littérature française depuis le Moyen Âge jusqu’à 1850, puis de 1850 à nos jours, on évitait ainsi l’inceste littéraire, car les professeurs n’avaient d’autres choix que de devoir puiser dans un corpus d’écrivains morts. Le tour était pour ainsi dire joué. Et les plus grands perdants furent, soit dit en passant, les éditeurs québécois, mais ça c’est une autre histoire.

Je ne dis pas que tous ont suivi ce cheminement, mais il n’en reste pas moins que la modernité a été, à n’en pas douter, balayée du revers de la main. Vivent les classiques, Candide en tête.

La question qu’on peut se poser devant ce programme – qui a été reçu comme une victoire par les tenants de la grande littérature, la française s’entend –, est de savoir s’il n’y aurait pas eu moyen de sauver la chèvre et le chou?

De fait, la réponse est oui. Une lecture attentive des « devis » proposés par le Ministère sur les quatre cours de littérature donnés au cégep, montre à l’évidence que les profs ont interprété de façon très restrictive la description des cours 101 et 102. Dans les « devis », il est question très précisément de « littérature d’expression française » et non de « littérature française ». Dans ces conditions, l’insertion de la littérature québécoise serait tout à fait admissible. Cette interprétation a du reste été confirmée par un membre du ministère, M. André Laferrière.Je me souviens d’avoir écrit à l’époque (1998) un texte qui proposait d’articuler les deux littératures plutôt que des les considérer comme des entités distinctes. Ce que je constate, c’est que j’étais tout à fait dans mon droit de proposer une telle structure puisqu’elle est parfaitement « admissible » par rapport à la description du Ministère.

Ne pourrait-on pas, me disais-je, faire le choix de la littérature québécoise, considérant que c’est la nôtre ? Ne mériterait-elle pas d’être étudiée pleinement ? Je me souviens des paroles de feue Éva Le Grand, d’origine tchèque, qui se disait ahurie qu’on étudiât la littérature française avant même de connaître la littérature québécoise. Dans mon pays, me disait-elle, nous étudions d’abord notre littérature, puis plus tard la littérature russe.

On peut se demander si la littérature tchèque est si supérieure à la littérature québécoise? J’en doute, même si je vois le nom de Milan Kundera s’épanouir sur les lèvres de plusieurs. Mais qui d’autres? Nommez-moi dix auteurs tchèques. Et si vous ne le pouvez pas pour la majorité d’entre vous, c’est la preuve que cette littérature est d’abord une littérature nationale avant d’être une littérature internationale.

Commençons par assurer nos assises. Considérons que la littérature commence chez soi, puis imaginons n’importe quel cours, qui partant, par exemple, de La terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe, pose la question du réalisme en littérature («#nbsp;peignons l’enfant du sol tel qu’il est, religieux, honnête, paisible de mœurs et de caractère » disait Lacombe dans sa préface). Comparons ensuite ce texte avec d’autres de la même époque. Ceux de Balzac, par exemple. Posons-nous la question du « réalisme » en littérature dans ses rapports avec les idéologies. Refaisons le même exercice avec Les fiancés de 1812 de Joseph Doutre qui, lui, loge à l’école du romantisme. Et puis comparons avec les Chateaubriand et autres consorts. En poésie, choisissons Émile Nelligan et regardons sa versification par rapport aux poètes français de son époque. Y a-t-il concomitance? Y a-t-il divergence?

On pourrait continuer longtemps. Étudier, par exemple, les romans qui se fondent sur un personnage type : Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon comparé à Eugénie Grandet de Balzac. On pourrait du reste poursuivre la comparaison avec Le parfum de Patrick Suskind, un roman contemporain.

En fait, mille possibilités s’offrent à nous. Par exemple, étudier le récit de voyage au moment où l’Europe a décidé de coloniser l’Amérique et que s’élabore en sourdine ce qui deviendra au XIXe siècle les grandes puissances colonisatrices qui étendront leurs tentacules non seulement en Amérique, mais en Afrique et en Asie. Ces pays, l’Espagne, la France, le Portugal, l’Angleterre, quels discours tiennent-ils ? Y a-t-il une rhétorique de la colonisation? On pourrait – dans une tout autre sphère - s’intéresser au conte au Québec dans ses rapports avec le trésor mondial tout autant qu’avec le Moyen-Âge.

En somme, ma question est simple : peut-on construire un enseignement basé fondamentalement sur notre production littéraire et qui permette ensuite de quitter le sol québécois pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe? Personnellement, je suis convaincu que oui, tant et si vrai,– et c’est un autre exemple que je donne pour bien montrer les infinies possibilités qui s’offrent à nous – qu’on pourrait aborder le roman social à partir de Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et le comparer aux Thibault de Roger Martin du Gard ou à L’assommoir d’Émile Zola. On pourrait aussi mettre en parallèle L’étranger de Camus avec Poussière sur la ville d’André Langevin (cela a été fait, soit dit en passant).

Quel est l’avantage de procéder de cette façon? Il est simple et infiniment pédagogique : cette mise en résonance fait comprendre à l’étudiant que sa littérature n’est pas si différente de celle qui s’écrit ailleurs, même si, dans certains cas, elle est moins séduisante que celle avec qui elle est comparée. Ce faisant, elle permet un questionnement qui montre clairement que notre littérature s’inscrit d’emblée dans un courant occidental. Ainsi, l’étudiant comprendra, par exemple, que l’ultramontanisme au Québec n’était pas le fait d’une génération spontanée, mais que ce dernier s’alimentait aux sources européennes, lesquelles véhiculaient les mêmes visées réactionnaires.

En somme, notre littérature, même si elle n’est pas aussi « grandiose » que la littérature française (laquelle, est-il nécessaire d’insister là-dessus, perd des plumes de décennie en décennie), notre littérature donc, mérite d’être enseignée parce qu’elle nous appartient et qu’elle est l’expression la plus achevée de ce que nous sommes.

Quand je vois certains de mes compatriotes faire les gorges chaudes sur ce que nous avons écrit, je me dis qu’ils ont un bien piètre opinion d’eux –mêmes, car ils auront beau faire des efforts inouïs pour se faire croire qu’eux, ils sont d’une autre espèce, ils ne pourront nier qu’une part de leur être et de leur sang est ancrée dans le sol québécois. On est toujours de chez soi que cela nous plaise ou non.Personnellement, cela me plaît d’être d’où je suis et de travailler à l’édification de ma littérature en tant qu’auteur, en tant qu’éditeur sans oublier que j’ai été longtemps professeur.

Merci.

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