L'ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC

Séances d'études

Travailler en amont et en aval : lecture et écriture

France Mongeau

Quand elle entrait dans un livre, toute la lumière se concentrait sur elle et nous étions perdus, oubliés, abandonnés mais libres. La seule façon de la rejoindre était alors de lire après elle les livres qu’elle venait de traverser et de traverser à notre tour ces univers, papiers et langage. Mais ce n’est pas elle que je rejoignais enfin au détour d’une amitié ou de l’amorce d’un amour, c’était moi. Ma mère lisait pour fuir le réel. Je lisais pour construire autour de nous les parois d’un quotidien, même s’il était fragile, à la fois réel et imaginaire.

L’œuvre littéraire au quotidien

L’œuvre littéraire est un objet constitué de langage, et le langage est une affaire de quotidien. Comment peut-on poser la question de la place de la littérature dans l’enseignement au collégial quand on sait que l’expérience de la liberté passe aussi par celle du langage? S’approprier une langue, apprendre à nommer, apprendre à donner forme aux moindres nuances des émotions qui traversent nos jours, mais donner forme aussi aux connaissances qui affleurent à la lecture des livres. Apprendre à habiter une langue pour atteindre cette parfaite liberté, celle qui nous permet de nous habiter comme humain et de construire du sens. Vous et moi, nous savons que l’œuvre littéraire permet cela.

Lire au collégial

Je suis professeure de français et de littérature au collégial. La langue est l’objet privilégié de mes cours, parce qu’elle en est le matériau et parce que c’est elle qui façonne le contenu des œuvres que nous abordons. Elle est aussi l’outil compliqué dont se servent les étudiants, peut-être maladroitement, certes, pour percevoir le monde et pour rendre compte de sa complexité dans un texte dont la forme est malheureusement imposée et à mille lieux de leur quotidien, et du mien. Je veux nommer la dissertation. Pourquoi avoir choisi une telle forme pour parler avec eux de nuances et de beauté?

Peut-être oublions-nous que le lecteur-étudiant est d’abord un sujet vivant entrant dans la lecture avec son expérience toute singulière de la langue. Qu’il transporte avec lui ses maladresses, ses lectures précédentes, ses inquiétudes et ses joies. Peut-être oublions-nous que ses premiers réflexes seront d’amasser d’abord ce qu’il connaît, aime ou déteste? Devrions-nous revoir notre rapport à la lecture avant d’interroger le choix des œuvres à mettre au programme?

C’est dans l’immédiat, en habitant le feuilleté du livre et celui du quotidien de la classe, en étant avec eux dans la lecture, que je pourrai permettre qu’ils puisent dans leur propre univers et qu’ils récoltent de l’univers de l’autre. Ils sont exigeants, j’aime croire que leur ennui apparent est révélateur de leur exigence.

La lecture d’œuvres littéraires est une aventure fragile d’approvisionnement et de mouvance. Il faudrait amener le lecteur au-delà de ce qu’il reconnaît intuitivement. Le faire entrer dans l’univers de connaissances qui lui sera donné de la mort ou de l’amitié ou de la haine ou de l’amour. L’œuvre littéraire amène le lecteur au seuil de lui-même et de l’humanité. Retirer tout cela à nos étudiants sous prétexte qu’ils ne se sentent pas concernés ou qu’ils s’ennuient?

Enseigner la littérature, c’est poser un défi : celui d’agir. Agir comme sujet-lecteur à l’affût d’abord de ce qui résonne en soi, ému ensuite de ce qui retentira de nouvelles connaissances. La lecture est un acte profondément personnel et singulier, un acte d’ouverture : ouvrir sa conscience, accueillir l’expérience d’un autre imaginaire, accueillir une autre façon d’habiter la langue. Je propose comme défi d’agir dans l’intériorité de la lenteur, contre une culture de la consommation bien sûr, contre une culture rapide et utilitaire. Être dissident, tiens. J’invite au caractère subversif de la littérature. J’invite à la récolte, à la lenteur. Cela me plaît d’aller lentement.

L’actualisation de la formation générale

Si nous posons la question de la place de la littérature dans l’enseignement au collégial, c’est que cette place est de nouveau menacée. Le Ministère de l’éducation, des loisirs et de sport travaille à l’actualisation de la formation générale et se propose d’introduire des textes non-littéraires dans les contenus des cours pour que ces derniers visent à améliorer la maîtrise de la langue plutôt que de se concentrer sur des apprentissages trop spécialisés en littérature; qu’ils visent aussi à susciter plus d’intérêt.

Si les étudiants s’ennuient comme certains le prétendent et qu’ils ne se sentent pas concernés, ce n’est pas, à mon avis, en raison de contenus littéraires trop difficiles d’accès. Mais c’est peut-être parce qu’on leur demande de rendre compte de leur compréhension singulière et humaine d’un monde par la rédaction d’un texte ennuyant à écrire et dont on peut douter de la vitalité dans le monde actuel de la littérature.

La question des contenus

La question du choix de contenus plus faciles, plus séduisants, plus accessibles à l’étudiant n’est peut-être pas aussi essentielle quand on travaille en amont, du côté de la lecture, et en aval, du côté de la production d’un texte rendant compte de cette lecture.

Le choix entre une littérature française et québécoise est de l’ordre du bon sens. Nous sommes de culture québécoise et par cela française mais d’Amérique, il importe donc d’enseigner notre littérature et, de là, d’aller à la rencontre des autres littératures.

Enfin, c’est d’œuvres littéraires dont il doit être question. Et enseigner Anne Hébert, William Faulkner, Chrétien de Troyes, Geneviève Guèvremont, Samuel Beckett, Monique Proulx, Andréï Makine ou Gabriel Garcia Marquez, c’est, chaque fois, inviter à l’aventure, à la conquête de soi et de l’autre. Et si c’est difficile, on travaillera.

Enseigner la littérature au collégial, c’est amener de jeunes femmes et de jeunes hommes dans la solitude lumineuse des livres. C’est les faire agir dans la lenteur de la lecture à la rencontre de leur propre désir de beauté. Et j’en appelle à cette exigence d’agir, à cette soif, à ce désir de construire, à cette solitude nécessaire.

Quand elle sortait du livre, toute la lumière revenait sur nous et nous étions vivants, redevenus les siens. Son hochement de tête, chaque fois, me disait si je pouvais prendre ou non le livre qu’elle venait de quitter. Et j’entrais dans la lecture à mon tour, avec la conscience fragile, mais si réconfortante, de rejoindre la multitude infinie des autres lecteurs.


Communication prononcée à Montréal, le mercredi 22 février 2007, dans le cadre d’un débat sur la place de la littérature québécoise au collégial, organisé par l’Académie des lettres du Québec.

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