Nouveaux élus
Présentation de Madeleine Monette à l'Académie des lettres du Québec
par Monique Larue
Auditorium de la Grande bibliothèque 475 boulevard de Maisonneuve,
le 2 mai 2007
C’est un privilège et un plaisir de présenter à l’Académie des Lettres du Québec une amie, auteur d’une œuvre romanesque remarquable.
Le choix du roman comme genre littéraire -- encore que c’est plutôt, je crois, le genre littéraire qui nous choisit, et ceci, j’en suis certaine, depuis les premiers babils qui nous font entrer dans la langue et dont la réception oriente tout notre rapport au langage -- cet engagement dans l’art du roman, donc, entraîne avec lui toute la vie personnelle. Il demande, outre l’amour des mots, la sensibilité, l’empathie, l’intuition, une ténacité qui est de l’ordre de la ferveur. Car le roman, vous le savez, est un art de la longueur et de la durée. Cela ne veut pas dire qu’il ne requiert pas, et d’autant plus, concision et rigueur. Mais c’est le genre du long cours, du souffle long et du coureur de fond.
Madeleine Monette a publié quatre romans qui forment une œuvre, un ensemble mis en forme par son esprit, qui porte la marque de sa conception du style, le sceau de sa volonté esthétique, une œuvre dont la lecture communique ce besoin de beauté, cette aspiration à la perfection qui est le propre de l’art, et la vision du monde d’une femme à l’écoute du temps présent. « La réussite d’une oeuvre narrative, écrit Thomas Pavel, (…) vient de la convergence entre l’univers fictif mis en scène et les procédés formels qui l’évoquent ». L’œuvre de Madeleine Monette répond à cette exigence, en résistance à une époque qui ne valorise ni la cohérence ni la continuité et à une civilisation qui substitue aux critères de l’art ceux du marché.
Son premier roman, paru en 1980, a causé une certaine commotion en méritant le Prix Robert Cliche attribué à l’auteur d’un premier roman, prix dont elle a été la deuxième lauréate. Dès son entrée sur la scène littéraire, elle se distingue, s’affirme comme une romancière parfaitement convaincante. Sa prose limpide, précise, concrète et attentionnée, est aussi pleine de mystère, de subtilité et d’ambiguïté. Elle sait comment laisser aux lecteurs le jeu voulu. Elle se positionne, je dirais, dans ce rapport de séduction qui est un des grands plaisirs du roman, au sens où l’entend Roland Barthes quand il dit que l’auteur doit lui « laisser la possibilité d’une dialectique du désir, d’une imprévision de la jouissance : que les jeux ne soient pas faits, qu’il y ait un jeu. »
Le titre de ce premier roman, Le double suspect, invite par sa double entente aux mystères du roman policier et aux secrets plus profonds de l’identité incertaine. La narratrice réécrit les cahiers laissés dans une chambre d’hôtel, à Rome, par son amie Manon, dans l’intention de comprendre les raisons de sa mort. Ce travail de déchiffrement, de réorganisation et d’interprétation, cette enquête biographique se transforme en autoportrait quand la narratrice, cherchant à rejoindre l’autre, butte sur elle-même, sur la place qu’elle tenait dans la vie de l’autre, et cède à un vertige rétrospectif, face au miroir des cahiers devant lequel elle tente de reconstruire l’image de soi qui lui échappe autant sinon plus que celle de l’autre.
Ainsi, cette œuvre s’amorce en problématisant le roman, dont elle ne cessera de reprendre les grandes interrogations, à travers des architectures complexes et, surtout, dans une intermédialité tenace, un dialogue avec les autres arts : photo, théâtre, danse, peinture, qui y jouent un rôle organique et constituent autant de mises en abyme de la création romanesque comme art de la représentation.
J’ai fait la connaissance de Madeleine Monette au moment où nous partagions un bureau au collège Édouard-Montpetit à Longueuil. Au début des années 80, elle a quitté définitivement Montréal pour New York où elle vit depuis ce temps, sans jamais perdre contact avec le Québec. Vivre dans cette ville, emblématique de l’Amérique et de notre époque, lui donne un point de vue unique dans nos lettres, qui ne pourra qu’enrichir les réunions de l’Académie des Lettres du Québec où nous aurons désormais le plaisir de la fréquenter. Ce point de vue, elle l’adopte dès son deuxième roman, Petites violences, qui commence significativement par un prologue situé dans le train Montréal New York, dans lequel la narratrice est témoin d’une scène entre une inconnue, « la femme au porte-clé », et un homme qui est son mari. Ce prologue introduit le thème indiqué par le titre, mais il est aussi l’élément déclencheur du roman car il éveille notre curiosité, non pas de « la femme au porte clé », qu’on ne reverra plus et sur laquelle on n’apprendra rien, mais de la narratrice elle-même, de sa réaction, singulière, à la violence. Le lecteur, ou la lectrice -- car ils ne réagiront sans doute pas de la même manière à un roman centré sur les rapports de force entre les sexes, est ainsi habilement amené à subodorer quelque chose que la narratrice ne sait pas sur elle-même, et se trouve placé dans un entre-deux semblable à la position de cette jeune femme partagée entre deux amants, deux mondes, deux langues, entre passé et futur, et qui choisit paradoxalement d’habiter la mégapole de la violence pour fuir la violence de son amant montréalais, et ce malgré la violence qui traverse les inquiétants romans qu’écrit l’amant new yorkais dont elle recherche l’amour.
Le roman est art de la complexité, et c’est ce feuilleté infini de l’intériorité qui exige de l’auteur et du lecteur une suspension du temps ordinaire. Voilà pourquoi sans doute on dirait que, à mesure qu’elle se développe, l’œuvre de Madeleine Monette gagne en longueur, et cela est dans son cas une grande qualité. Son troisième roman, Amandes et melon, fait pas moins de 466 pages, pages où pas un seul mot, pas un seul blanc typographique n’ont été plusieurs fois repris, pensés, soupesés. Le lecteur sent parfaitement que la précision est essentielle au développement de cette fresque familiale. La tension très fine du roman sourd, comme dans nos vies, de relations interpersonnelles impalpables et pourtant puissantes, ici focalisées, fragilisées et mises en branle par le coup de théâtre initial, l’absence de Marie-Paule à la ligne d’arrivée de l’aéroport où la famille vient l’accueillir à son retour de Turquie. Ce vide, analogue à la mort de Manon dans le premier roman, ne crée pas seulement un suspense, mais il va irradier le noyau des habitudes, des relations et des complexes de la famille qui avait sorti « la vaisselle des grandes occasions » pour son retour.
« La vaisselle des grandes occasions » : à travers ce titre de chapitre, comme dans tous les détails de la vie familiale et domestique, s’exprime ce mélange de tendresse et d’ironie qui est l’essence de l’art du roman, ici exercé, interprété par une voix de femme. On pourrait dire qu’Amandes et melons , dans sa rétrospection, tourne autour de la relation entre la mère, une actrice professionnelle, et la fille absente, mais aussi qu’il amorce, dans le présent de la diégèse, une sortie hors des bornes de la conception étroite et traditionnelle de la maternité. Elvire, peintre, insuffle la vie à la famille en en peignant le tableau. Elle contrecarre, par sa sollicitude, les effets d’une maternité délétère sur l’existence de son neveu Vincent et offre le modèle d’une maternité élargie, transcendant les liens biologiques, obligés et aliénants.
Centrale dans Amandes et melons, la maternité revient dans le quatrième roman, si bien nommé : La femme furieuse. Je voudrais prendre quelques minutes pour vous lire un extrait de la scène initiale, pièce d’anthologie exemplaire de la manière de Madeleine Monette, que les experts ont parfois qualifiée d’hyper-réaliste:
« Pas une minute elle n’attendrait l’arrivée de sa mère, elle n’en aurait pas le temps, elle s’y préparait trop éperdument. A ce rythme elle épuiserait vite ses énergies, mais elle se connaissait, son énervement lui donnerait un second souffle, la ferait même tenir des retrouvailles jusqu’aux adieux.
À genoux devant la cuisinière, le visage entamé par l’odeur caustique, elle récurait le ventre du fourneau de ses mains gantées de jaune, les imaginant phosphorescentes dans une cage de scène obscure, mains dansantes tenant lieu de tout le corps, elle était à la fois une chorégraphe inspirée et une fillette animant un spectacle, c’étaient sans doute les vapeurs toxiques de la pâte à nettoyer.
(…)
Avec son tampon qui dégorgeait une glu rose, elle était une frotteuse tantôt maniaque et tantôt dégoûtée, qui se livrait au dégraissage comme à une passion effrénée et en devenait captive, elle ne pensait qu’à effacer toutes traces de ses paresses. Éprouvant une honte irraisonnée, elle était soudain en désaccord avec les conditions mêmes de sa vie, du seul fait qu’elle craignait de paraître négligente aux yeux de sa mère, pourtant pas facile à tromper » .
Remarquez comment la lecture est ici encore activée par le jeu entre ce que nous devinons du personnage et notre complicité avec elle. L’arrivée de la mère renversera pourtant de manière spectaculaire notre perspective et les attendus de l’attente filiale, dans un virage à cent quatre-vingt degrés sur l’échangeur intergénérationnel. L’audace, l’instinct de vie, la révolte ne seront pas attribués nécessairement, ici, à la jeunesse. Parce qu’il est un art de l’imagination, le roman a le pouvoir de délivrer un corps maternel du carcan de son âge et de son rôle et d’éclairer la dangereuse relation que de son côté la fille, qui pratique l’art de la danse, entretient avec son corps, quand la soif de perfection l’amène au seuil de l’auto-destruction, autre face du dépassement de soi.
Madeleine Monette vit en anglais et écrit en français, au cœur des langues et des bruits de la mégapole contemporaine. Dans une ville où time is money, elle vit selon le temps et l’aune de l’écriture. Maniant avec brio les techniques de l’art narratif, elle les met au service de cette réflexion sur l’individu et sa difficile habitation du monde qui est le domaine, le souci et l’éthique du roman universel.
Elle a également publié plusieurs nouvelles, des essais. Son travail a donné lieu à de multiples lectures critiques qui n’ont certainement pas épuisé la richesse d’une œuvre encore jeune, dont nous sommes fiers et heureux de reconnaître la valeur en accueillant son auteur dans l’amitié, dans la communauté de l’Académie des lettres du Québec.
