L'ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC

Nouveaux élus

Présentation de M. Paul Chanel Malenfant à l'Académie des lettres du Québec
par Madeleine Gagnon

Quelle joie et quel honneur pour moi d’accueillir l’écrivain Paul Chanel Malenfant au sein de notre Académie ! Il y a longtemps que je désirais la présence parmi nous de ce collègue et ami, mais il mit du temps à nous rejoindre. La route est longue entre Rimouski où il vit et Montréal où nous sommes. Remonter le fleuve n’est pas évident pour tous. Nous habitons de grands espaces, comme disent, fascinés, nos vis-à-vis Français, mais souvent les espaces intérieurs qui sont nôtres ne correspondent pas aux dimensions du territoire géographique. Souvent, notre mesure du talent ou du génie se prend à l’aune d’un certain rétrécissement.

Je vais donc le présenter à tous à partir de ses commencements. Paul Chanel Malenfant est né à la mi-vingtième siècle exactement, en 1950, dans un village des hauteurs du Bas-Saint-Laurent, à Saint-Clément-de-Rivière-du-Loup. Son second prénom, Chanel, lui fut donné spontanément par ses parents. Je le précise car la question nous est régulièrement posée. Chanel n’était pas lié à la haute couturière du même nom, même si sa mère à lui, Paul Chanel, était bel et bien couturière de son métier. Comme si un destin s’était déjà invité au berceau. Ceux et celles qui ont lu Paul Chanel Malenfant, et ses livres sont nombreux, trente-trois titres publiés, poésie et prose conjuguées, ceux-là qui ont fréquenté cette œuvre généreuse savent que la haute écriture, comme on dit haute couture, s’est installée dès les tout premiers livres. Et que bien des objets liés à la maisonnée nombreuse où ça coud, ça brode, tricote, poudre, parfume et cuit, tous ces minuscules métiers du dedans forment la trame des textes, majuscules par le nombre et par la qualité.

Paul Chanel Malenfant a écrit une œuvre d’intériorité. Du dedans de la maison, mais aussi du corps. Une œuvre du désir constant et de la mort permanente. La maisonnée est nombreuse et modeste. Il y a la mère et le père, les grands-parents qui sont là, qui vivent et qui meurent, les frères qui oeuvrent et les sœurs qui saignent. La maladie a frappé à cette porte. Il y a ceux qui entrent en passant, des oncles, des tantes, des étoffes que l’on frôle, des pipes qui s’allument. Il y a aussi ceux qui en sortent, ils délaissent les lieux, ils s’en vont guérir. Ils reviendront. L’enfant note tout, les mots sont tissés à la fibre des doublures, de soie ou de satin, la mère a le sens inné des choses élégantes, tout est capté jusqu’aux odeurs. Ainsi, dans Le mot à mot, en 1982, cette phrase qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du parcours d’œuvre : « Du corps, sans l’oubli de ce goût – de camphre et de flanelle. – Ou de suif ou de tabac ou de safran. – Depuis la bible et l’herbier. Depuis les mouchoirs et les ciseaux. » Plus tard, beaucoup plus tard, c’est en 2007, dans son livre Rue Daubenton, loin de son village d’origine qu’il prend néanmoins avec lui, il écrira : « Les fils de ce monde portent des peuples sur leurs épaules », car ce monde connaît les guerres, violences, lacérations et ce fils continue de transcrire.

Ce que l’on sait rarement des écritures de l’intime, c’est qu’elles témoignent aussi, à leur façon discrète, de la vie vibrante de tout un peuple. À leur manière, elles contribuent, mais comme en creux, à son épopée. Pour les lire, il faut entrer dans l’écoute studieuse et le décryptage patient. Elles ne se donnent pas avec fracas et d’emblée. Paul Chanel Malenfant fait partie de ces écrivains que la légende d’un peuple absorbera lentement, maille après maille, au fil du temps devenu intelligent.

Comme tout le monde, Paul Chanel Malenfant entre à l’école du village et fait ses classes du Primaire. Jamais l’école buissonnière, il est trop appliqué, il a tant de choses à apprendre, les mots d’abord, l’ardoise, le tableau et la craie le suivront dans tous ses textes et tout au long de sa vie. Mais il est si bon dans toutes les matières, il « chanelise », selon l’expression que ses amis ont inventée pour lui, il est d’une excellence telle que sa famille n’en revient pas, et la maîtresse d’école, et le curé qui aideront à lui ouvrir les portes du Séminaire de Rimouski où il fera son cours classique comme l’on disait à cette époque révolue, mais pas si lointaine pourtant. Alors que de telles études coûtaient cher, et comme il n’était pas un fils de riches, normalement, il eût dû devenir prêtre après ce parcours de huit années pensionnaire, mais il n’était pas normal, il était écrivain. Cet état d’être au monde dans les mots lui était déjà vrillé au cœur et il entra en Lettres, à l’université.

D’abord à l’Université de Montréal où il obtint une maîtrise ès Arts en Études françaises, en 1974, avec un mémoire consacré à la poésie de Rina Lasnier. Ensuite, à l’Université Laval où il fit des études doctorales. Fidèle à sa trajectoire, il écrivit une thèse intitulée La partie et le tout : parcours de lecture chez Fernand Ouellette et Roland Giguère. Il obtint un doctorat ès Lettres en 1979 et la thèse fut publiée aux Presses de l’Université Laval, en 1983.

Déjà se dessine ce qui caractérisera son parcours d’œuvre : un art poétique nourri par l’étude des grands poètes de son temps qui fera s’épouser, pour le meilleur, une pratique de la poésie et de la prose. Comme chez un Valéry, et plus près de nous, un Jacques Brault, chez lui, la pensée du poème est intimement liée à sa fabrique. On peut évoquer aussi Louis Aragon pour qui l’écriture du roman ou du poème appartient à ce qu’il nomme œuvres poétiques. Ou encore, plus explicitement, à Elias Canetti qui, dans Le métier de poète écrit pour la réception de son prix Nobel de littérature, parlera de poésie au sens le plus ouvert, défiant les frontières des genres et pour qui peut être considéré comme poète, les seuls grands qui possèdent ces dons de métamorphose, de compassion et de transformation des forces du néant en forces de vie. Au sens canettien, les faiseurs de poèmes ne sont pas nécessairement poètes. Alors que certains romanciers ou dramaturges ou même essayistes peuvent en être.

C’est ainsi que, muni de grandes études et de quelques publications déjà, Paul Chanel Malenfant deviendra professeur au département de Lettres de l’Université du Québec à Rimouski, en 1983. Il y enseignera jusqu’à sa jeune retraite, en juin 2007. Pour l’avoir côtoyé durant quelques années où je fus invitée par ce département de Lettres, je peux témoigner du grand professeur et de l’excellent pédagogue qu’il fut. Il contribuera à la formation de futurs professeurs d’universités ou de cégeps de même qu’à l’éveil de certains talents littéraires, dont quelques uns ont publié et poursuivent une œuvre. Il y dirigea nombre de mémoires de maîtrise, fut lecteur de thèses doctorales, contribua à des colloques universitaires, au Québec, au Canada, en France et en Suisse, y donna des communications toujours lumineuses et toujours fidèles à l’écriture de création qui est sienne, création de pensée et création d’affect dans le tissu même de l’écriture. Il contribua de très près à la naissance d’études doctorales mixtes pour tout le réseau des universités du Québec et dirigea la première thèse inscrite à l’Université du Québec à Rimouski d’un étudiant scolarisé à l’Université Laval. Cela se passait juste avant la prise de retraite, comme un juste retour des choses pour l’ancien étudiant et jeune docteur de Laval qu’il avait été.

À quelques reprises, il fut aussi directeur des études de maîtrise et du département de Lettres, comme il a été de plusieurs Conseils et Commissions d’études. On venait l’inviter parce qu’il était un homme juste et clairvoyant. Et un diplomate. Il l’est encore. En d’autres temps, on l’aurait qualifié d’honnête homme.

La majorité de ses titres publiés se retrouve aux Éditions du Noroît ou de l’Hexagone, quelques uns aux Écrits des Forges ou à La nouvelle barre du jour, ou encore à La courte échelle, et à Trait d’union. Certaines coéditions, avec Le Noroît et l’Arbre à paroles, en Belgique, ainsi que des livres d’artiste : le touchant opuscule comme les choses définitives, dans lequel le poète, de sa table, ne voit que la terre, seulement la terre et dit « Alors, je parle aux livres quand les hommes s’endorment dans la douleur des choses » (l’Arbre à paroles, 1991) ; puis, la même année, le majestueux Abstractions faites où l’on entre comme dans un musée, contemplant, silencieux, cette suite poétique accompagnée de sérigraphies, signées respectivement par le poète et le graveur Bracaval, cela se passe au Éditions du Noroît et au Pré Nian de Nantes.

L’emboîtage de ce livre a été conçu et réalisé par Pierre Ouvrard en son atelier de Saint-Paul de l’Île-aux-Noix.

Dès le premier poème de cette suite, il y est écrit cet extrait emblématique de l’œuvre entier que je cite intégralement :

« Dans les offices baroques et les vêpres modernes, dans les langues de la mère en enfance retournée jusqu’au point oméga de la nuit en fuite parmi les lampadaires, elle va, tout entière à son accompagnement de corps et de danse, là, parmi les corps brûlés où tu t’enflammes, là où résolue, la question de la lumière ne se pose plus. »

C’est bien là tout Paul Chanel Malenfant. Cependant, les grands-pères et père ne seront pas oubliés. Dès Les noms du père, en 1985, ils viendront s’inscrire, non pas dans un ordre classique de la loi et du désir, mais de façon inédite, dans un flux fait de fragilités annonçant une venue à l’écriture qui n’est plus l’apanage des seules femmes et qui se déclinera avec Le verbe être, Hommes de profil, Quoi, déjà la nuit ? Des airs de famille, jusqu’à Des ombres portées. Il se fond aux voix maternelles et paternelles, à partir d’un lieu non encore arpenté avec les mots. Dans son dernier livre publié, Rue Daubenton, il écrit : « Là où je rêve de parler toutes les langues ». Toutes les langues, celles des autres, proches ou lointaines et celles de l’autre en soi.

Quant à la fibre maternelle et féminine, elle ne sera jamais abandonnée ou effacée. Cela est conservé, de livre en livre et dans un tout-aimant. Cet écrivain n’est pas un homme de révolte. Les signes et vocables religieux sont là aussi, conservés, à la bonne distance que donne l’écriture, justement. Et la lumière, d’une paroi à l’autre et de l’enfance à la maturité, sera là, présente, au-delà de la nuit, même si déjà pointe la nuit. Aux hurlements des loups de ladite Grande noirceur, on dirait qu’il a échappé. Il n’était pas né à l’heure du Refus global. Une voix comme la sienne demeure encore énigmatique pour les catégories usuelles des manuels courants. Car il a une voix unique, c’est-à-dire un style, une histoire parcourue de bout en bout par l’écriture, avec l’écriture. Il écrit parce que les mots de la poésie, ou du roman, sont le seul prisme à travers lequel est littéralement interprété un singulier récit de vie qui va redonner à l’histoire, à toute l’histoire d’un peuple, un chapitre jusque là inexploré. Peu savent écrire en ce lieu, de ce lieu sans frontières . Il est normal qu’on ne puisse encore le lire véritablement, tant ce territoire est mouvant et multiforme et difficilement repérable.

Cette écriture se passe dans l’assomption des signes éteints d’un passé religieux, mais aussi des signes quasi muets dans notre littérature d’une matrilinéarité telle que vécue par un garçon, puis par un homme. Pour décrypter ces refoulés qui, par définition, ne se crient pas, il a fallu à cette écriture une écoute constante, alliée du silence, je dirais une écriture du silence entre les notes, dans le mot à mot d’un incessant travail d’interprétation. Comme en sourdine.

La part critique de cette œuvre est imposante, mais hélas, dispersée comme il est de coutume en de multiples revues et anthologies, du Québec et d’ailleurs. Depuis ses mémoire et thèse et son enseignement des Lettres, Paul Chanel Malenfant a suivi de nombreux poètes contemporains et posé un regard critique percutant sur leurs écrits. Ces textes seront regroupés et publiés dans un avenir pas trop lointain, espérons-le. Ceux et celles qui l’ont suivi dans son parcours critique savent, qu’en ce domaine, il est de la trempe des plus grands. Je signale tout de même qu’il a déjà publié dans les collections anthologiques « Ovale » et « Typo », des éditions du Noroît et de l’Hexagone. Fidèle à lui-même, il a aussi fait paraître, dans la collection « Five o’clock » des Herbes rouges, en 1999, un choix de textes ainsi qu’une étude du poète Saint-Denys Garneau.

Son travail soutenu de création et de réflexion littéraires, il l’a régulièrement accompagné d’une pratique d’atelier en invitant divers artistes, graveurs et peintres, à venir participer à la fête de ses livres, car de la fête, ce poète a le sens généreux. Ces affinités picturales se manifestent dès le tout premier livre, De rêve et d’encre douce, publié en 1972. Permettez-moi de nommer ces compagnons de route : Suzanne Reid-Girard, Isabelle Desjardins, Cécile Bourgeois, Réal Dumais, Christine Bastien-Léonard, Martine Bertrand, Ronald Poirier, Bruno Santerre, André Martin, Paul-Émile Saulnier, Marie-Christine Landry et Bertrand Bracaval.

Sur le grand marché des objets du monde, comme sur le marché de l’art et des livres, les prix ne correspondent pas toujours à la valeur des produits. Mais parfois existe une certaine adéquation. C’est le cas des publications de Paul Chanel Malenfant dont les mérites ont été soulignés par des prix littéraires : celui de la ville de Rimouski, pour Fleuves où il est question du Saint-Laurent, son cours d’eau depuis toujours ; mais aussi le « Grand prix de la Société de Radio-Canada » doublé du « Prix du Gouverneur général du Canada », pour Des ombres portées ; Le « Prix Arthur- Buies », du Salon du livre de Rimouski. Soulignons aussi le « Prix d’excellence de la création artistique en région », du Conseil des Arts et des Lettres du Québec et Conseil de la Culture du Bas-Saint-Laurent » ainsi que la distinction « Alcide-C.-Hort », remise par la Fondation de l’UQAR pour l’excellence de sa contribution en enseignement et création.

Voici venu le temps de souligner à notre tour ce superbe parcours.

Cher Paul Chanel Malenfant, nous sommes heureux de t’offrir cette part de reconnaissance que constitue ton accueil parmi nous à l’Académie des Lettres du Québec. Bienvenu à toi !

Madeleine Gagnon
Montréal, Grande bibliothèque

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