Nouveaux élus
Discours de réception de Paul Chanel Malenfant
à l'auditorium de la Grande bibliothèque, le 8 décembre 2008.
C’est dans son roman fameux, Prochain épisode, qu’Hubert Aquin nous rappelle, par la voix du narrateur, comment Écrire est un grand amour ; quelques années plus tard, Madeleine Gagnon fera écho à cet aveu dans un livre d’essais intitulé Toute écriture est amour et où, s’adonnant à une perspicace et sensible pensée de la littérature, elle illustre comment «Parler du langage est nécessairement passionnel». (Henri Meschonnic) Pour sa part, André Breton affirme, dans Main Première, cette exigence fondamentale de l’art d’aimer qui précède l’entendement même de la poésie : «Aimer d’abord [écrit l’auteur de L’amour fou]. Il sera toujours temps, ensuite, de s’interroger sur ce qu’on aime jusqu’à n’en plus vouloir rien ignorer.» (Dans Giguère, FVF, p. 106). Je pourrais sans doute multiplier ainsi, jusqu’au leitmotiv incantatoire, tels énoncés qui redisent à l’unisson comment l’écriture pactise, corps et âme, avec le discours amoureux ; tant il est vrai que l’une comme l’autre, réversible ou interchangeable, fonde chez tous les écrivains – d’où le sens même de leur labeur inlassablement recommencé –, l’utopie d’une harmonie universelle entre les hommes.
Devant l’émouvant honneur qui m’échoit aujourd’hui, en cet accueil hospitalier de l’Académie des Lettres du Québec, par moi aussi inattendu qu’inespéré, je voudrais, sans verser dans quelque pathos de circonstance ou sentimentalisme complaisant, me rappeler devant vous, écrivains admirés, professeurs estimés, lecteurs passionnés, poètes de haut vol, étudiants, parents et amis complices de ma quête, quelques minutes de vérité de cet amour d’écrire dont je vous suis redevable et qui m’a permis de n’avoir jamais à choisir entre «L’écriture ou la vie» (Jorge Semprun) ; mais plutôt de m’adonner, dans la ferveur du simple «métier de poète» (Canetti) comme dans l’énergie de la salle de classe ou de l’atelier, à l’émerveillement parfois douloureux de ce «vécrire» où fusionnent, indissociables et s’irriguant mutuellement de sens, les verbes «vivre» et «écrire», juste formule existentielle et efficace bonheur d’expression, que nous devons à Jacques Godbout (dans Salut Galarneau !) avec qui je partage aujourd’hui la convivialité de cette Académie.
(Cher Jacques Godbout, il n’est pas une seule rentrée scolaire, sans doute pas un seul semestre de ma longue carrière de professeur où je n’ai pas exhorté mes étudiants à ce «vécrire», à la manière d’un talisman verbal ou d’un carpe diem, emblématique, en matière d’écriture, d’une conscience simultanée des mots et du réel qui les sous-tend. C’est dire que ce stimulant néologisme, dont je vous suis reconnaissant, existe désormais dans la mémoire vive de plusieurs générations d’étudiants québécois devenus, je l’espère, des citoyens du monde.)
Telle réception à l’Académie incline à un regard rétrospectif, entre temps perdu et temps retrouvé, histoire, pour l’écrivain encore fidèle à sa table d’écriture, de prendre acte et mesure des travaux et des jours accomplis ; aussi de présumer de ce qui reste à faire pour donner à cette tâche, dans le langage et dans les mots, l’envergure d’un destin choisi, assumé. Un coup d’œil oblique sur les quelque trente livres ou recueils, alignés sur un rayon et publiés en autant de studieuses années – j’avoue posséder, fétiche égotiste de l’écrivain qui croit ainsi thésauriser du temps, un rayon de mes propres ouvrages sagement rangés dans l’envahissement de ma bibliothèque – ce coup d’œil, donc, m’a laissé à la fois perplexe et songeur.
Car c’était à la fois trop et trop peu. Trop, au sens où si nous pouvions, à rebours, élaguer de nos propres livres les scories que l’euphorie myope de la pulsion créatrice y a laissées, nous verrions l’étalage de nos pauvres miroirs rétrécir comme peau de chagrin. Trop peu, car tant de temps se trouve ici investi, tué, volé aux autres et, en un sens, aux causes les plus nobles de la condition humaine, quand avec le temps va tout s’en va… ; et que cette «[…] beauté [dont Dostoïevski espérait qu’elle] sauvera[it] le monde» et que convoque le Livre ou la Poésie, en lettres capitales, n’est jamais parvenue ni à masquer ni à abolir les détresses de l’Histoire, les blessures de la mémoire.
Mais qu’en est-il encore de ce poids de papier tout aussi bien voué à l’éphémère, qu’à la patiente solitude des archives ou des classeurs anonymes ? Il est que ces livres m’ont fait vivre – «vécrire» encore – au sens où, sans eux, je ne serais pas cet autre que je suis et qui, vigilant, veille en moi. C’est en ce sens que je crois fermement avec Jorge Semprun affirmant dans L’écriture ou la vie, que «[…] l’écriture, si elle prétend être davantage qu’un jeu, ou un enjeu, n’est qu’un long, interminable travail d’ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi : en devenant soi-même parce qu’on aura reconnu, mis au monde l’autre qu’on est toujours.» (L’écriture ou la vie, p. 305)
Disons, pour être bref, que j’ai surtout écrit de la poésie conscient, avec Paul Chamberland que «Nous sommes fragiles quand nous devenons poètes : / nous nous portons d’un coup aux extrêmes, / imprudemment. /Être tenus pour tels ou déclarer l’être / est également risible, également moqué. / Un poème ne semble venir que par accident.» (Dans Intime faiblesse des mortels, p. 9) J’avouerai du même coup avoir toujours eu du mal à m’accommoder des grands mots comme «poète» ou «œuvre» tant ces vocables majuscules me semblaient trop solennels pour moi, en quelque sorte surdimensionnés par l’Histoire et par le prestige des chefs-d’œuvre pérennes qui s’épanouissent dans ma bibliothèque.
Si j’ai écrit de la poésie, donc, c’est en quelque sorte à la faveur de tels accidents lumineux, de telles circonstances éclairantes, et surtout, effet de mimétisme, par désir de rencontre et d’échange dans l’ubiquité qui conduit de la lecture à l’écriture : par amour de la poésie des autres. Tant il est vrai qu’on ne naît pas écrivain mais, qu’avec peine et bonheur on le devient, par l’apprentissage et par l’art de la lecture. De ce point de vue, je considère comme une chance inouïe d’avoir pu exercer, d’un même lieu, les métiers contrapuntiques du professeur et de l’écrivain, à mes yeux décalques professionnels l’un de l’autre : un seul et même exercice de maïeutique, une unique posture heuristique devant le réel et le savoir. Ici, donner à lire les livres des autres, là, faire le poème, le lire et le faire lire.
C’est dire ici que je crois à la poésie d’abord et avant tout pour le pacte existentiel qu’elle permet de tenir, fraternellement, à l’endroit de l’autre ; car, comme l’assure Celan, «Le poème veut aller vers un autre, il a besoin de cet autre, il en a besoin en face de lui. Il est à sa recherche, il ne s’adresse qu’à lui. » (dans Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience, p. 49) J’entends encore la poésie comme une transparente manière d’être, un simple fait d’exister et de penser dans l’absolue nécessité, dans l’urgence même du langage, dans l’appétit de cette langue si bellement dite maternelle. Traversée des apparences et assentiment à la dépossession, à la nue pauvreté. Dès lors, si j’ai écrit quelques vers, quelques phrases qui méritassent de pactiser avec cette mystérieuse quintessence du langage que l’on nomme poésie, c’est à la faveur de cet état second qui parfois, par miracle, nous est donné et qui pourrait ressembler à une sorte d’innocence originelle retrouvée, faite de don et d’abandon altruistes, d’enracinement et d’exil intérieurs ou encore à ce que Rina Lasnier a nommé, en un bel oxymore, la «Présence de l’absence».
Je reconnais de plus, qu’à des degrés divers, les livres que j’ai écrits constituent, soit par force d’effraction du désir, soit par impulsion d’attraction admirative, des «vols de mots». Je suis donc un «voleur de mots» (Michel Schneider) et l’occasion serait propice ici, évoquant la mémoire de Miron le Magnifique, de «demander [avec lui] pardon à tous les poètes que j’ai pillés».
Ainsi, si je suis écrivain, je suis un écrivain sous influence, par procuration, par l’effet d’irrésistibles accointances imaginaires ou esthétiques. Dans le sillon de cet aveu de pillage et de dépendance poétiques, permettez-moi de citer, comme une pierre de voûte, porteuse et rassembleuse des fragments de l’art poétique que je tente de formuler ici, dans l’erre d’aller de la pensée flottante, cet admirable passage de Rilke dans Les Carnets de Malte Laurids Brigge, «page paysage» (Jean-Pierre Richard) que j’aurais voulu écrire mot pour mot ; manière de dire, par la voix de l’autre encore, ma «passion du poétique» (Joseph Boenenfant) :
Car les vers [écrit Rilke] ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt) – ils sont faits d’expériences vécues. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des sentiers inconnus, […] des journées passées dans des chambres paisibles et silencieuses, des matinées au bord de la mer ; il faut avoir en mémoire la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles – et ce n’est pas encore assez que de pouvoir penser à tout cela. Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d’amour, dont aucune ne ressemble à une autre, il faut se rappeler les cris des femmes en gésine et l’image des blanches et légères accouchées endormies, qui se referment. Il faut avoir été aussi du côté des mourants, il faut être resté au chevet d’un mort, dans une chambre à la fenêtre ouverte, aux rares bruits saccadés. Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leur nom et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’une heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse au milieu d’eux et émane d’entre eux. (p. 446 dans La Pléiade)
En contrepoint aux recueils de poésie que j’ai fait paraître au fil des ans, je suis toujours aussi resté à l’écoute de ce que France Théoret appelle la «poésie de prose», là où le travail de la phrase et l’affirmation d’un recours singulier à la grammaire concourent à la fusion quasi alchimique de la matière première de la langue et des matériaux mixtes de la mémoire. Tenté par la fiction confidentielle ou intimiste, le mélancolique que je suis a ainsi procédé, en des livres dits d’auto-fiction comme Quoi, déjà la nuit ? ou Rue Daubenton, à l’invention de quelques souvenirs, dans le recours intuitif à ce «mentir vrai» (Aragon - Jorge Semprun) qui pour moi fonde, de Proust à Joyce et à Gabrielle Roy, l’essence même de la littérature.
Et tout souvenir n’est-il pas à la fois l’effigie d’une mélancolie et retour imaginaire au temps ineffable de l’enfance ? tant il est vrai qu’«Il n’est de pays que de l’enfance» (Roland Barthes) et qu’«On dirait que l’enfance est partout» (Lionel Rey). On pourra trouver quelque peu impertinent de ma part de le rappeler devant tous les sages sans âge de cette illustre Académie, mais j’ai toujours fait mien cet aveu d’Albert Cohen dans Le livre de ma mère : «J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas.»
Voici donc, entre impudeur et indiscrétion, telle petite séquence de mémoire dont je ne saurai jamais avec certitude en quoi elle ressortit du réalisme d’une scène vue, d’une légère dérive imaginaire ou du plaisir quelque peu narcissique d’une affabulation mémorielle et, sans doute, de tout cela à la fois.
Dans le petit village de Saint-Clément où je suis né, petit pays de l’arrière-pays, dans les terres comme on disait alors, j’étais sans doute, moi aussi, comme le François sourd du Torrent d’Anne Hébert, «un enfant dépossédé du monde». Avant son invalidité de tuberculeux, mon père y était journalier. Ma mère, elle, y travaillait à la journée, à la journée longue, comme on dit. Ils n’avaient pas lu Nietzsche, ni Cioran, ni À la recherche du temps perdu. Ils n’avaient pas le temps, pas le temps de lire, tout accaparés qu’ils étaient à nous faire vivre, neuf enfants d’une famille québécoise rurale dans les années 50. Sans instruction, pauvres, mais vaillants de la vaillance des mains et du cœur, savants des choses de la vie et de la mort, ils ont trouvé le tour, comme on dit encore, de nous faire instruire.
C’est sans doute pourquoi, je tiens, dans mon roman familial, pour un des plus émouvants exemples de «savoir sans connaissance» (Jean-Marie Gleize), le lapsus de mon père malade qui, par l’énigme d’un inconscient transfert sémantique, superposait, en une flottante synonymie, les mots «bibliothèque» et «pharmacie». Je le revois ainsi, époussetant du revers de la main les modestes rayonnages acquis par ma sœur aînée qui était alors, à ma grande admiration, maîtresse d’école de son état ; mon père donc disant à quelque hôte analphabète, d’un ton naïvement sapiential et en toute innocence linguistique : Ici, c’est la pharmacie pour les livres. Dès lors, à mes yeux d’écolier qui déjà voulait devenir professeur – si vous saviez comme j’ai aimé, d’amour fou, mes maîtresses d’école ! – l’Encyclopédie de la Jeunesse, Le Petit Larousse, le Grand Atlas et l’Encyclopédie universelle, acquirent pour toujours les vertus médicinales d’une véritable pharmacopée de l’être. Du risque de la dépossession de la vie de l’esprit, j’avais accédé, par les livres de médecine, à l’exaltante propriété intérieure des mondes possibles.
Devant l’état de la planète et les affaires courantes du monde, devant la frénésie médiatique et consumériste, devant la confusion des langages et la prolifération des effets de Babel, les écrivains se sentent des êtres fragiles, vulnérables, impuissants et téméraires à la fois ; Jean-Marie Le Clézio nous l’a rappelé récemment en des entretiens aussi expérimentés que réfléchis. Car ils savent bien, en leur for intérieur, que les livres qu’ils écrivent n’atteignent pas ceux à qui ils les adressent, à savoir ceux qui ont faim et soif et dont toutes les énergies sont mobilisées par la détresse d’une condition humaine qui ne l’est plus. D’où ce besoin vital des lieux de rassemblement confraternel et d’appartenance communautaire, dont je vois l’Académie des Lettres du Québec comme un exemple hautement emblématique ; d’où cette pensée que j’ai aussi aujourd’hui pour tous les écrivains, dont l’œuvre participe à la fabrique et à la pensée de la littérature québécoise et qui bien avant moi eussent été dignes de cette reconnaissance tutélaire de l’Académie. Avec eux tous, je partage ma fierté et j’affirme en mon cœur ma solidarité à l‘endroit de leur travail et de leur œuvre.
Lorsque j’ai appris, par la voix de Jacques Allard, que ma candidature avait été soumise puis agréée par les membres de l’Académie, ma surprise et mon émotion ont été tout de suite irriguées par un fort sentiment d’appartenance à notre littérature ; et je me suis répété, emporté par une sorte de petite allégresse quelque peu puérile, la phrase titulaire de François Weyergans, maintenant «Je suis écrivain». Puis, je n’ai pas résisté à me réciter de mémoire ces vers prophétiques de Gaston Miron, qui, sans doute parce que j’en convoite secrètement la portée conviviale et malgré la feinte fausse modestie dont j’ai pu à l’occasion faire preuve ici, m’habitent depuis toujours comme un refrain fraternel.
Chers membres de l’Académie, chers écrivains et collègues, en guise de remerciement pour cette reconnaissance et cette récompense, permettez que je vous les dédie puisque, c’est grâce à vous que, aujourd’hui
Je suis sur la place publique avec les miens
la poésie n’a pas à rougir de moi
j’ai su qu’une espérance soulevait ce monde jusqu’ici.
Paul Chanel Malenfant
Montréal
