L'ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC

Nouveaux élus

Présentation de M. Jacques Godbout à l'Académie des lettres du Québec
par Monique Larue

« Peintre, dramaturge, poète, romancier, éditorialiste, chroniqueur, cinéaste, voyageur, administrateur, traducteur, conférencier » : cette énumération n’est pas de moi mais de Jacques Godbout, dans son journal publié sous le titre L’Écrivain de province. Elle est certainement incomplète. Je n’essaierai donc pas de tout dire. Je ne parlerai pas de l’oeuvre cinématographique, prolifique, brillante, reconnue de par le monde : je n’en ai pas la compétence, et je crois que Jacques Godbout est d’abord, avant tout et toujours un écrivain, c’est-à-dire une écriture singulière, reconnaissable également dans la voix narrative, le propos et le style de ses films.

Jacques Godbout est un écrivain complet, qui a abordé la poésie, le théâtre, le journal, le conte pour enfants, mais dont l’oeuvre se concentre clairement sur deux genres majeurs, le roman et l’essai, genres apparentés, qu’il ne confond ni ne laisse se nuire l’un à l’autre, mais qu’il met en dialogue, à parts égales, à forces égales dans la construction de son oeuvre, un peu à l’image de Charles et François les deux célèbres Têtes à Papineau sorties de son imagination fertile.

Son premier roman, publié en 1962, s’intitule L’Aquarium. Son livre le plus récent: Autos biographie, sans tiret, le mot « auto » au pluriel, au sens d’automobile. Outre l’auto-ironie de ce dernier titre, vous aurez remarqué qu’il commence, comme le premier, par la lettre A. Je soupçonne que ce n’est pas pur hasard. Le père des têtes à Papineau s’appelle A. A., Alain-Auguste. La lettre A est la première que Grégory Francoeur, enfermé dans une prison californienne, se souvient d’avoir écrite au tableau quand il était professeur à Addis Abeba. « A pour Aristote», se rappelle-t-il. Dans Salut Galarneau! treize lettres remplacent les chiffres dans la numérotation des chapitres et composent le slogan « Au roi du hot dog ». Jacques Godbout aime les mots, les lettres, la rhétorique, les jeux du langage, il a le sens de la formule. Il a touché à la publicité, « poésie de l’actualité », comme il l’écrit quelque part. Entre ces deux A, Aquarium et Autos biographie, j’ai compté 24 titres. Ceux qui ont déjà cherché un titre peuvent admirer les siens, leur pouvoir d’évoquer et d’inviter sans refermer ni simplifier : Le couteau sur la table, Une histoire américaine, L’écrivain de province, Le murmure marchand, L’écran du bonheur, La concierge du Panthéon. Même chose, dans une tonalité différente, en ce qui concerne l’onomastique de ses romans. François Galarneau, Maryse Doucet, Gerry Francoeur, Mariette et Mireille, Thomas d’Amour : ces noms si québécois disent sans ironie toute la tendresse du romancier pour ses créatures et suscitent notre sympathie.

Ces personnages attachants, Godbout les voit rétrospectivement comme les protagonistes d’une « saga identitaire », ils sont « des Québécois dans l’histoire », dit-il dans le numéro de la revue l’Inconvénient paru il y a deux semaines. Et en effet, après l’Aquarium, qui pourrait presque, lu aujourd’hui, en 2008, apparaître comme un prototype annonciateur du mouvement actuel de la « littérature monde » en français, Jacques Godbout, dès le Couteau sur la table, et surtout à partir de Salut Galarneau!, va se faire tour à tour l’ethnographe du pays dans lequel il est né, le linguiste de sa langue, le sociologue de ses goûts et de ses appétits de consommation, le narrateur de son incertain destin. « Nous devrions, dit-il en 1982, (…) réécrire tout ce qui nous entoure. Donner à nos saisons, à toutes nos saisons, des noms convenables. Car un pays, c’est une fiction, par définition, qu’il faut écrire jour après jour ». Il photographie sous tous les angles son homo quebecus in situ -- dans un centre commercial, un stand à hot dogs, à l’Ile Verte, à Paris, dans l’Afrique post-coloniale, sur la côte Ouest américaine. Et ses romans forment un pays. Les lire, c’est lire le Québec. C’est pourquoi ils sont des classiques de notre littérature.

Classiques, mais non pas conventionnels, ni… académiques. L’écrivain que nous avons l’honneur de recevoir ce soir à l’Académie des lettres du Québec est un iconoclaste qui, en 1965, dans le Couteau sur la table, se permet de parodier irrévérencieusement le Pater noster, un pop-artiste, capable d’écrire, dans L’Ile au dragon, une ode de deux pages au Pepsi Cola, «ethnik drink, boisson nationale des premiers Pepsis de ce monde », il est un démystificateur, qui ne manque pas de dégonfler tous les orgueils, celui de la littérature en tout premier lieu quand, comme le dit Mariette, la secrétaire de l’écrivain Thomas D’Amour, les théories et les mots savants « gâte(nt) le fonne », bref il est un romancier qui n’a jamais, à ma connaissance, manqué à l’ultime politesse envers son lecteur : la légèreté, celle qui s’obtient, comme en architecture, par le travail de la forme et non par la négation de la gravité. « Les gens s’imaginent toujours que nous blaguons, fait-il dire au narrateur bicéphale des Têtes à Papineau. Parce que nous avons deux têtes, parce que nous utilisons deux discours; ils croient que nous jouons avec les mots pour des effets de langue. »

Il est étonnant de constater, par contraste, avec quelle rigueur l’humour, et tous les registres du comique pratiqués dans l’écriture souvent carnavalesque de ses romans, sont utilisés avec parcimonie dans les innombrables articles que Godbout écrit, en parallèle à son travail de fiction, avec une continuité intellectuelle qui ne se dément pas, sur tous les sujets pertinents du temps présent, de 1959 à maintenant. Ce travail ne fait pas que nourrir l’œuvre romanesque, il forme en soi une œuvre indispensable pour comprendre le Québec. Il a été regroupé de manière fort cohérente en trois étapes. Le réformiste, livre essentiel, et qui le sera de plus en plus, pour se rappeler, en nos temps de retour du religieux, ce que furent par exemple les combats pour la laïcité, ou port revenir, guidés par un écrivain attaché à combattre tous les dogmatismes, aux sources vives de la Révolution tranquille et du mouvement pour l’indépendance politique. Le Murmure marchand, ensuite, qui se conclut par une synthèse intitulée « Les peuples heureux », écrite en 1983, où Jacques Godbout fait la démonstration magistrale d’un fait que, je crois, nous n’avons pas encore digéré même si nous le vivons quotidiennement, à savoir que les sociétés ne vivent plus selon une vision du monde articulée par une conscience historique issue de la tradition littéraire, et que ceci ne change pas seulement leur destin, mais évacue la notion même de destin. L’écran du bonheur, enfin, fouille, analyse, critique les conséquences de la mutation audio-visuelle, non pas dans une perspective nostalgique, mais au contraire pour continuer à comprendre la réalité et pour accompagner, comme c’est le rôle de l’écrivain, cette société entraînée dans une trajectoire différente de celle qui fut pensée, espérée pour elle à l’époque où histoire et littérature articulaient encore les esprits.

« Jusqu’en 1975, peut ainsi écrire Godbout, je croyais sincèrement qu’on pouvait raisonner entre citoyens. Depuis cette époque, j’ai le sentiment profond que la propagande (publicitaire) dicte jusqu’aux débats de société». Ou encore : « Tout se passe comme si j’avais consacré le premier tiers de ma vie à dénoncer le cléricalisme et le second à démystifier le murmure marchand. »

Ainsi, dans son rôle de romancier, comme dans celui d’essayiste, Jacques Godbout, esprit sceptique, démolit les idoles, non par esprit rancunier, mais par passion pour la réalité. Une passion qui est un besoin, né de la vie sociale, de la nature humaine elle-même. Sous la pression de ce besoin, son écriture se libère de la manière la plus fantaisiste, drôle, cathartique dans les romans et, dans les essais, elle se penche avec rigueur et discernement sur les faits et leurs conséquences. Entre le roman Le couteau sur la table et les essais du Réformiste, entre Une histoire américaine et Le murmure marchand, les allers retours sont incessants. D’un genre à l’autre, une seule réflexion, la quête incessante d’un homme sans lequel le Québec, sans nul doute, ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Car on lui doit, à cet intellectuel influent, à cet homme d’action, engagé dans les fondations du Mouvement laïque de langue française, de l’Union des écrivains du Québec, du Mouvement souveraineté-association, de la revue Liberté, une part vitale de la société démocratique, émancipée, libre d’esprit dans laquelle nous avons la chance de vivre.

Jacques Godbout est un romancier du présent. Ses romans sont branchés à l’actualité. Leur écriture est absolument contemporaine. Il a ainsi écrit non seulement le roman du Québec mais, comme tous les grands romanciers, une anthropologie de son époque. Ludique, lucide, limpide, son œuvre est étudiée et traduite partout, elle lui a valu les prix les plus importants, la reconnaissance d’un public nombreux, l’admiration des écrivains jeunes et moins jeunes. Heureusement pour nous elle n’est pas terminée, elle va continuer à faire exister le Québec au Québec, à Paris, dans la francophonie, dans le monde mondialisé, par la seule force de son écriture, dont nous lui sommes reconnaissants.

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