Nouveaux élus
Discours de réception de M. Jacques Godbout
Le 8 décembre 2008 à l'auditorium de la Grande bibliothèque
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs de l’Académie.
Permettez-moi d’abord de vous remercier de me recevoir parmi vous, en ce soir du 8 décembre où d’autres candidats vont se retrouver à l’Assemblée nationale. Eux souhaitaient être élus, les écrivains ne demandent qu’à être lus.
Chère Monique Larue, merci de cette description minutieuse et de cette analyse généreuse de mon travail dans le domaine des Lettres. Je trouve intriguant d’être plus préoccupé par l’Alpha que par l’Oméga. Je vous promets d’y réfléchir. Vous avez fait de moi l’ethnologue du Québec, j’en profite donc pour emprunter à Claude Lévi-Strauss une déclaration à propos de son entrée à l’Académie française : « Je serais bien mal venu, disait-il, d’avoir admiré toute ma vie les rites des sociétés primitives et de refuser de communier à ceux de ma propre société. »
Chers invités, parents et amis, merci d’être présents à l’occasion de mon insertion dans une société de gens de lettres, de savants et d’artistes qui doivent se comporter, si j’en crois le dictionnaire, de façon académique, c'est-à-dire, en suivant les conventions. Vous me direz qu’à 75 ans d’âge il était temps que je respecte les règles. Je ne promets rien.
Aussi je ne puis imaginer que ce soit par hasard que Paul-Chanel Malenfant et moi soyons honorés au cours de cette même cérémonie.
Vous savez que Malenfant a signé l’année dernière un recueil intitulé Rue Daubenton, dans lequel il regarde vivre les humains derrière des fenêtres à Gant ou à Florence, mais surtout depuis celle d’un appartement situé dans le 5e arrondissement de Paris.
Il évoque aussi , dans ce récit poétique, le décès de son père, une profonde douleur que j’ai vécue pendant l’hiver que j’habitais rue Censier, tout à côté de la rue Daubenton, à deux pas du cinéma Images d’ailleurs.
J’y écrivais Le temps des Galarneau, loin des interruptions incessantes de mon téléphone montréalais. Le plus étonnant, c’est que je n’avais aucune difficulté à entendre la voix de Galarneau, même si j’écrivais dans une ancienne écurie rénovée, construite au dessus de la Bièvre, le ruisseau des teinturiers du Roi de France.
Je me sentais chez moi dans ces parages. Ma camarade Anne Hébert y séjournait depuis plusieurs années. Nous déjeunions ensemble. Nous fréquentions Jean Cayrol, Paul Flamand ou Jean-Marie Borzeix, aux éditions du Seuil, dans l’arrondissement d’à côté.
J’avais filmé les cheminées et les toits des vieilles maisons autour des Arènes de Lutèce pour évoquer les abstractions en noir et blanc de Paul-Émile Borduas, dans un documentaire consacré à son œuvre.
Adolescent j’avais appris par coeur les vers de l’étudiant François Villon qui avait répandu ses frasques dans les rues et ruelles de la montagne Sainte Geneviève du côté de la Sorbonne et du collège de France. En vérité j’étais né de la littérature écrite ou publiée depuis le Moyen Âge dans ces quartiers qui longent la Seine sur la rive gauche, entre le pont des Arts et le Panthéon.
Rue Censier j’écrivais souvent de l’heure des éboueurs jusqu’à celle du petit déjeuner, j’allais ensuite rue Mouffetard chercher les croissants et le pain du jour, habillé chaudement, une écharpe autour du cou. Un matin où je rentrais de Mouffetard, baguette sous le bras, un car de touristes s’est arrêté brusquement devant la station de métro Censier-Daubenton. Une vingtaine de Japonais en sont sortis précipitamment pour me photographier, avec l’église Saint Médard en arrière-plan. À leur retour à Tokyo ces touristes ont sûrement montré à leurs amis l’image d’un parisien type, c'est-à-dire celle d’un écrivain québécois à Paris.
Un Américain à Paris, ça danse et chante sous la pluie. Que fait un écrivain québécois à Paris ? Il attend le 14 juillet, pour fêter une révolution qu’il n’a jamais connue.
Mais il est heureux d’habiter une ville nourrie de littérature, il y a ses librairies et cafés favoris, des amis ; il comprend la langue, du moins en général, mais il se sent ignoré de ses confrères parisiens, il sait qu’il vient de la périphérie, c'est-à-dire de beaucoup plus loin que la banlieue, que ses livres ne pèsent pas lourd dans la jungle éditoriale, mais il ne peut se passer du plus grand pays de langue française du monde. Il sait consciemment ou inconsciemment, et cela l’irrite, qu’il écrira toujours à l’ombre du Panthéon, même s’il habite dans un quatre et demi du plateau Mont Royal ou un appartement d’ Outremont.
Il est de langue française, mais il n’est pas Français. Il a une relation difficile avec Marianne.
Ainsi il ne sert à rien de cacher que si Victor Barbeau a créé le 9 décembre 1944 ( demain, le 64e anniversaire) une Académie Canadienne française regroupant 15 intellectuels et écrivains nés au début du 20e siècle, c’était en pensant à l’Académie française.
Nous savons la distance abyssale qui existe entre la quatre fois centenaire Académie française et la nôtre. Et même refondée par Jean-Guy Pilon en 1992 il nous faut admettre que l’Académie des lettres du Québec ne possède aucun édifice historique et n’est pas près d’en acquérir un, qu’elle ne se réunit pas au son des clairons de la garde nationale, d’ailleurs je ne crois pas que notre police provinciale saurait saluer sabre au clair le passage des académiciens. Nous avons une académie modeste, et pourtant les écrivains québécois ont su produire une littérature originale de langue française qui a nourri à la fois la conscience d’un peuple et lui a offert des référents culturels essentiels. C’est une littérature irriguée par la poésie, jusque dans ses romans, et une culture dont les chansons populaires sont écrites au plus près de la littérature, ce qui est exceptionnel.
Les intellectuels et les écrivains du Québec ont inventé un pays et un État d’esprit, à défaut d’obtenir un État politique, mais ils l’ont fait en français, qui est la raison d’être de notre littérature, et c’est pourquoi nous ne pouvons prétendre, comme certains chroniqueurs et auteurs, que nous devrions tourner le dos à la France pour mieux regarder vers les États-Unis.
Tous les écrivains de langue française du Québec, et même ceux qui n’ont jamais traversé l’Atlantique, habitent Paris, volens nolens, dans un coin de leur tête.
Je ne parle pas ici en colonisé, mais en descendant de colons français venus civiliser l’Amérique.
J’aime bien savoir que Nicolas Godbout a mis en chantier une chalouperie en 1656, en arrivant â l’île d’Orléans. Je me sens dans une des ses barques, et je rame.
Mon ancêtre maternel, venu d’Écosse, s’est noyé dans le lac Saint-Louis au 19e siècle, en se rendant auprès d’un de ses malades. Et sa descendance a parlé français. Elle rame.
« Ou tu vis ou tu écris. Moi, je veux vécrire ». Ainsi parlait François Galarneau, et c’est encore ce que j’affirme tous les jours. En vérité j’aurai vécris toute ma vie, c'est-à-dire lutté pour ne pas être totalement avalé par les plaisirs de l’écriture et simultanément guerroyé pour ne pas être dévoré par le quotidien.
J’ai toujours pensé qu’accepter la réalité matérielle des tâches domestiques, aller chez le nettoyeur, arrêter à la pâtisserie, sortir les poubelles le lundi matin ou même entretenir la pelouse et repeindre un mur sont de nécessaires antidotes à l’angélisme, au pédantisme et au moralisme qui menace l’intellectuel.
À mes yeux le romancier, le poète, l’essayiste, se doit d’être un homme du réel, un témoin de son temps (comme on disait dans les années soixante) un citoyen préoccupé de la cité qu’il habite. J’ai toujours cru qu’il était préférable de recevoir un salaire pour services rendus plutôt que vivre de bourses ou de subventions.
Écrire peut se pratiquer quand les autres se divertissent ou vont dormir. La nuit et l’aube ont été créées pour l’écrivain.
Vécrire c’est accepter qu’un étrange personnage s’empare de mon esprit. Ce double m’ordonne d’oublier les contingences et de faire mon métier. Je me traîne alors jusqu’à ma table de travail et l’autre m’enjoint d’amorcer un texte, il me laisse le choix de la forme, journal, roman, essai, article, poème, mais je dois raconter, inventer, argumenter, évoquer.
Mes concitoyens dorment ou s’amusent, et moi je cherche mes mots, j’écris, mais ce n’est déjà plus moi, une voix me parle, elle me dicte ses phrases, je ne sais pas bien où elle se cache. Dans mon cerveau « je est un autre », le cuivre devient clairon disait Rimbaud, cette voix certains la nomment inspiration, je dirais qu’elle est langage.
Je me sens littéralement un « porte-parole », le calligraphe d’un cortex étranger. J’ai longtemps cru que j’étais victime d’une hallucination unique, maladive, puis j’ai entendu d’autres auteurs raconter cette même expérience.
Je me suis fait à cette douce schizophrénie en me disant que l’écrivain entend une voix quand il fait en lui-même le silence.
Le lecteur de son côté est un écrivain au second degré. Il s’empare de votre texte, il ne « vécrit » pas il « vélit », si je puis dire. Le lecteur vous tient entre ses mains, mais il n’est pas concentré comme l’écrivain, une tâche soudain l’appelle, un enfant crie, un ami sonne à la porte, alors il glisse un signet entre deux pages et vous laisse là, sur sa chaise ou sur la table de chevet, une phrase en l’air, si je puis dire. Le lecteur reprendra le cours de sa lecture quand il aura fini de vivre son quotidien : lire s’est faire le silence pour entendre une voix.
Quel rôle cela laisse-t-il à l’écrivain, qu’il soit académicien ou néophyte ?
Hier les auteurs étaient de toutes les tribunes, les œuvres classiques occupaient leur place, en classe, elles nourrissaient la pensée politique, elles affirmaient une esthétique, elles modelaient la vie en commun. Il n’y a pas si longtemps nous nous racontions les mêmes histoires, nous partagions les mêmes ambitions, les mêmes principes, les mêmes admirations. Tout cela, on le sait, a radicalement changé. Je ne reviendrai pas ce soir sur la transformation de la littérature par le marché, ou sur celle de la vie par le tout à l’économie.
Or ce qui est étonnant, c’est qu’il existe encore, malgré tout, des filles et garçons qui désirent vécrire à leur tour.
Quand l’on m’invite dans une école ou un collège, à rencontrer une classe d’étudiants, je suis toujours renversé de constater que l’on prend la littérature plus au sérieux qu’à la direction de Radio Canada. Les jeunes se demandent ce qu’il y a de palpitant dans la vie d’un intellectuel, ils s’inquiètent des premiers pas à faire dans la carrière des lettres, du rôle de la critique et de la méchanceté de certains plumitifs.
Où puisez-vous votre inspiration demande l’un, qui vous a donné le goût d’écrire? Croyez-vous avoir une âme, demande l’autre et croyez vous en Dieu, à l’indépendance du Québec, à la fin du monde, avez-vous un idéal ? Pourquoi avez-vous commis un premier roman, et quel est le plus grand chef d’œuvre de la littérature ? Mais quand les étudiants insistent pour connaître les qualités qui font l’écrivain, je réponds toujours : il faut cinq défauts, la méfiance, la paresse, l’ignorance, l’oubli et le mensonge. Ils me regardent habituellement avec stupeur.
La méfiance, c’est le refus de se soumettre. Il faut douter de tout, leur dis-je, de vous-même d’abord , de ce que vous avez lu ou entendu, des discours, des dictats, il faut perdre la foi pour retrouver le mystère, rejeter les théories pour raisonner à l’air libre. Douter est une vertu nécessaire. Soyez incrédules !
La paresse ? Elle vous encourage à absorber, telle une éponge, le monde qui vous entoure, à flâner, à musarder, à faire la sieste, à vous perdre dans les dictionnaires, à réfléchir jusqu’à ce que cette paresse devienne intolérable et que, pensant à vos lecteurs qui s’inquiètent de votre prochain livre, vous vous mettiez enfin au travail. La paresse coupable est le plus grand moteur de l’activité littéraire.
L’ignorance de son côté est une protection contre les trop fortes influences de l’air du temps, c’est un vaccin, il ne faut pas tout savoir, ne pas mourir sous le poids d’informations inutiles. Le journaliste veut tout connaître, les faits et les ragots, l’écrivain peut se permettre d’ignorer le flot ininterrompu des manchettes et des propos morts nés s’il maîtrise la langue.
« J’appelle journalisme ce qui aura moins d’intérêt demain qu’aujourd’hui » écrivait André Gide. L’écrivain se consacre à ce qui ne vieillit pas. Fi des modes.
L’oubli ? Vertu essentielle, si vous avez trop bonne mémoire vous vous contentez de copier la réalité, de la reproduire, de la parasiter. Mais si votre mémoire vacille, mêle les évènements, confond les visages et les lieux vous inventez alors avec liberté, sans vous soucier d’être fidèle aux paysages, aux chronologies. Vous entrez dans le roman de plain pied.
Le mensonge ; aucun texte, aucune image, aucun son ne peuvent dire toute la réalité. La réalité, c’est ce qui vous échappe, vous ne pouvez qu’en proposer des bribes, comme le font les actualités à la télévision. Alors comment peut-on prétendre dire la vérité des choses sans intervenir, transformer, amalgamer ? Il faut mentir pour dire la vérité des choses. C’est dans la littérature que se cache la réalité.
Évidemment ces vertus cardinales nécessaires à l’écrivain sont aussi celles qui caractérisent les cerveaux criminels, retors, paresseux, ignares, oublieux, menteurs en sus.
Les écrivains sont-ils des êtres fiables ? La question mérite d’être posée.
Je termine. Dans la cérémonie d’investiture de notre riche cousine l’Académie française, tout nouvel académicien doit faire l’éloge de son prédécesseur, c’est-à-dire de celui qui occupait le fauteuil auquel il accède. L’Académie des lettres du Québec n’a pas de fauteuils héréditaires, je vous annonce donc que je m’empare de celui de l’écrivain inconnu, dont on pourrait espérer que la petite flamme d’une lampe, devant la Grande bibliothèque, comme dans les sanctuaires, pourrait rappeler l’existence.
L’écrivain inconnu, c’est celui dont le manuscrit a été refusé par toutes les maisons d’éditons du pays, peut-être à tort, ou qui après publication n’a obtenu aucun écho, les chroniqueurs sont distraits, ou c’est celui qui en restera toute sa vie au brouillon de roman entrepris lors d’un cours de création littéraire, c’est aussi cet autre qui vient presque en cachette, au Salon du livre, vous faire dédicacer votre dernier ouvrage en glissant qu’il pense écrire, à la retraite, la saga de sa famille.
Je trouve le fauteuil de l’écrivain inconnu confortable. Je vais m’y asseoir avec respect et une certaine compassion.
Mesdames, Messieurs, l’on devient Académicien soit pour l’honorabilité que confère l’Académie, soit pour défendre les Lettres, la science, l’art, la littérature. Je n’attends rien de l’honorabilité. Je souhaite plus simplement participer, avec mes consoeurs et confrères de l’Académie des Lettres du Québec, à un projet ambitieux qu’aucune autre assemblée ne peut réaliser, celui d’assurer la pérennité du patrimoine intellectuel et littéraire de notre société.
Jacques Godbout
Montréal
