Nouveaux élus
Présentation de Mme Hélène Dorion à l’Académie des lettres du Québec
par Pierre Nepveu
Hôtel de l’Institut tourisme et d’hôtellerie du Québec
3535, rue Saint-Denis, à Montréal.
le 10 mai 2006
Présenter Hélène Dorion, c’est peut-être avant tout faire sentir le lointain d’où elle nous arrive, la distance qu’elle n’a jamais cessé de parcourir pour se faire entendre, l’absence à laquelle elle s’est toujours mesurée pour revenir, pour recommencer, -- ou pour simplement commencer, tous des verbes insistants dans cette œuvre dont le tout premier titre, L’intervalle prolongé, paru au Noroît en 1983, donnait déjà le ton. Intervalle, traversée d’un espace, risque de dispersion, moment d’expansion : d’où, chez elle, l’insistance d’une figure essentielle, celle du vent, qui dit peut-être le mieux, le plus purement, cet espace animé et sans limite – le vent, non seulement en tant que figure cosmique, mais comme un souffle et un mouvement intérieurs, quelque chose qui s’insinue, qui traverse et qui promet. Ainsi parle-t-elle de « cette large trace de vent dans mes veines », et on y sent une « force de vivre » qui est aussi l’élan premier d’une parole.
Le monde d’Hélène Dorion n’est pas d’abord tellurique, organique : il se fonde plutôt sur ce mouvement des profondeurs, cette béance ontologique qui représente à la fois un péril à conjurer et la possibilité même d’avancer et de dire. « Un poème attend / se penche et se relève / ne refuse ni le vent /ni la poussière du monde »1, peut-on lire dans Sans bord, sans bout du monde, mais en fait, il s’agit de bien plus qu’un consentement : c’est une nécessité, une donnée originelle, le souffle de l’esprit dont parlait la Bible en le rattachant souvent à l’image du feu. Cet écho de la Genèse, on le retrouve dans le titre même qu’Hélène Dorion a donné au choix de poèmes que l’on publiait d’elle en 2002 dans Typo : D’argile et de souffle.
De ce souffle, je trouve un autre écho, plus cocasse et accidentel cette fois (mais est-ce tout à fait un hasard?) dans le fait qu’Hélène Dorion s’est trouvée, entre 1991 et 1999, à la direction littéraire d’une maison d’édition qui porte justement le nom d’un vent, Le Noroît, un vent qui, comme l’esprit, « souffle où il veut », bien qu’il n’ait pas la réputation d’être brûlant, loin de là – mais il s’agit sans doute d’une pure antiphrase, plusieurs ici le savent, tant cette maison a toujours été, depuis sa fondation par René Bonenfant et Célyne Fortin, un foyer chaleureux pour les poètes, comme elle l’est demeurée avec Hélène Dorion et avec Paul Bélanger, qui l’a accompagnée puis lui a succédé.
Le vent, quel qu’il soit, souffle où il veut -- mais d’où, au juste, souffle-t-il? Question de l’origine, de la source, à laquelle il n’est sûrement pas facile de répondre sur le plan naturel ou cosmologique, et encore moins sur le plan de l’esprit et de la parole. D’où cela vient-il? Y a-t-il eu un commencement ? Hélène Dorion n’a jamais cessé de poser cette question : « D’où venons-nous? », avant même de poser celle des finalités. D’où vient-elle elle-même? Or, à cette question de l’origine, elle s’est longtemps refusée à donner une réponse. Ou du moins, ce n’était pas là son propos. L’ « intervalle prolongé », qu’elle investissait avec une suprême intensité, on pouvait croire qu’il n’avait ni commencement ni fin, que le voyage et l’errance n’avaient jamais connu de point de départ, pas plus qu’ils ne connaîtraient de point d’arrivée. Je lis, dans les retouches de l’intime, paru en 1987 : « Il faut ce vent, cet arbre, cette terre pour pouvoir dire encore quelque chose de ce monde. Le lieu d’où je viens n’existe pas; il n’y a qu’un sol sur lequel étendre chacune de nos branches rongées par le vent. Je voudrais ne connaître qu’un geste : vivre »2. Cette affirmation radicale, qui ne répond à la raréfaction de la parole et à la douleur d’être au monde que par le pur mouvement, le geste de vivre, Hélène Dorion l’a progressivement non pas nuancée, mais plutôt creusée, poussée dans ses extrêmes retranchements, à même un immense travail d.épuration, dans une fidélité exemplaire au poème et à sa propre voix, devenue avec le temps reconnaissable entre toutes.
C’est peut-être pour avoir tant approfondi cette question de l’origine qu’Hélène Dorion a pu, ces dernières années, revenir momentanément à des réponses d’ordre au moins partiellement biographique, dans les deux petits livres en prose qu’elle a fait paraître en 2002 et en 2003, Jours de sable et Sous l’arche du temps3. Ce serait bien mal la connaître de croire qu’elle est dupe de la biographie et qu’elle en dégage un tracé linéaire, des explications de nature déterministe. Néanmoins, on peut lire au début de Sous l’arche du temps : « D’abord une date : 1958, année de ma naissance. Un lieu : Québec, petite ville située en bordure du grand fleuve Saint-Laurent. J’y ai passé les vingt-six premières années de ma vie, puis, en 1984, c’est au cœur d’une chaîne de montagnes, les Laurentides, que j’ai choisi de vivre, au bord d’un lac. L’écriture transcende les paysages et les circonstances qui la font naître, mais elle en porte aussi irrémédiablement les traces »4. On notera que la ville natale n’est ici qualifiée de « petite », ce qui en offusquera peut-être certains, que pour mieux mettre en valeur l’immensité du fleuve et de son mouvement. En outre, la date du départ, 1984, coïncide, à une année près, avec les débuts de l’œuvre poétique. Ce n’est pas un arrachement, c’est un glissement en douceur, presque naturel, dans un monde dépouillé où l’on recueillera désormais des « traces […], au bord d’un lac », surface plane et pure où tout ne s’inscrit jamais que pour bientôt s’effacer, image d’une permanence et d’une précarité à la fois.
Ainsi donc, au départ, il y a un lieu, un paysage et aussi un passage. Il y a en même temps une culture, des cultures : celle des livres d’école formant un « univers cohérent »5; celle de l’antiquité où elle découvre, dit-elle, ses « premiers vrais mondes »6 : la Grèce antique, la Perse, Rome et sa langue latine; celle des grands auteurs de langue française, de Hugo à Aimé Césaire en passant par Flaubert, Rimbaud et Proust; celle, plus inattendue, de L’encyclopédie médicale en dix volumes, « les seuls livres que nous avions à la maison », écrit-elle, de sorte qu’ « à dix ans, je connaissais plus de maladies que de personnes » 7. À quoi s’ajoute le savoir du père qui « sur tout […] savait presque toujours quelque chose »8, de Christophe Colomb à l’invention de l’électricité, d’Hélène de Troie au calendrier de Grégoire XIII, du Goulag et de la Shoah aux migrations d’oiseaux.
Ce qui frappe dans cette galaxie des connaissances acquises dans l’enfance et l’adolescence, c’est bien sûr son extension, son caractère de globalité. Dans Jours de sable, elle écrit que « cela ne formait pour [elle] qu’une seule grande histoire, celle du Ciel et de la Terre »9. Cette totalité englobante, cosmique et métaphysique, c’est déjà ce monde dont parle si souvent la poésie d’Hélène Dorion, monde sans limites, plus horizon que territoire, énigme par excellence de notre destin humain. Qu’est-ce que cela signifie, au juste : être au monde? Les philosophes, et pas seulement Heidegger, n’ont cessé de remuer cette question insondable. Rilke, l’un de ses maîtres en poésie, en explore toutes les résonances dans ses Élégies.
Quand elle s’avance en poésie, vers le milieu des années 1980, Hélène Dorion porte en elle cette intuition d’une totalité, cette exigence d’une conscience du monde, et elle découvre en même temps que cette totalité n’est jamais que l’horizon, l’avenir d’une expérience radicale de la fragilité, de la discontinuité, de l’effritement, de la fragmentation. S’il faut nommer le territoire de cette poésie, il est bien là, dans cette extrême tension entre le fragment et le tout, entre la fissure et la plénitude. C’est là que la voix d’Hélène Dorion trouvera son ampleur, son élan sans cesse recommencé.
Chacun de ses livres, une quinzaine de recueils au total, sans compter les deux livres de prose dont j’ai parlé, reprend dans ses modalités propres l’exploration de cet intervalle qui fait notre humanité, de cet entre-deux qui nous fait vivre et si souvent nous désespère. Mentionnons quelques repères : Un visage appuyé contre le monde en 1990; L’issue, la résonance, le désordre, en 1993; Sans bord, sans bout du monde, en 1995; Les murs de la grotte, en 1998, Portraits de mer, en 2000. Plusieurs de ces recueils, il faut le souligner, font l’objet de réimpressions ou de rééditions, au Québec mais aussi en France et en Belgique, chez des éditeurs comme L’Arbre à parole, le Dé bleu, La Différence. Les traductions, en même temps, se multiplient : en anglais, en espagnol, en allemand, en italien, en roumain, une dizaine de langues au total. Indéniablement, contre tous les pessimistes de la poésie qui n’est pas lue, qui serait pour de bon enfermée dans un circuit confidentiel, la poésie d’Hélène Dorion trouve des lecteurs nombreux qui sont à la hauteur de son propos et de son exigence. Les comptes rendus de ses recueils ne se comptent plus, tant au Québec que dans les autres pays francophones. Ainsi, en France, Lionel Ray, dans la revue Poésie, ou encore Bernard Mazo, dans Autre Sud, revue publiée à Marseille, reconnaissent en Hélène Dorion « l’ambition de la quête, le vertige et l’ivresse de la hauteur […] formulés avec mesure, exigence et transparence » -- ou encore, une poésie « de l’inquiétude, hantée jusqu’à l’incandescence par la précarité de notre condition humaine »10. Bref, comme conclut Lionel Ray, « du grand art ».
En ce sens, l’obtention du prix de l’Académie Mallarmé, l’automne dernier, pour son dernier recueil, paru en 2005, Ravir : les lieux, a constitué pour Hélène Dorion à la fois un point culminant et un aboutissement logique. D’autres honneurs certes, dont le Prix Alain-Grandbois de notre Académie, avaient récompensé des recueils antérieurs, mais la reconnaissance de Ravir : les lieux vient d’autant plus à point que ce livre donne tous les signes d’être un jalon décisif, à la fois par l’accomplissement plus riche que jamais d’un projet soutenu depuis plus de vingt ans -- et par le renouvellement qui s’y manifeste. Dans ce pages exemplaires, le vent souffle toujours, les failles ne cessent de s’ouvrir –et, en même temps, se présentent des figures concrètes et nommées : villes, écrivains, personnages mythiques, acteurs d’une vaste polyphonie parmi « les ossements du siècle »11, dans un immense effort pour aborder au réel contre mers et tempêtes et pour faire entendre quelque harmonie secrète, non encore révélée dans le chaos du monde. Ici, avec Virginia Woolf et Vermeer, avec Hypathie et Rilke, avec aussi ces étranges guides et témoins que sont le Navigateur, le Géographe, le Chevalier, le Menuisier, nous avons plus que jamais l’impression d’approcher une totalité, si précaire et insensée soit-elle, si éparpillée soit-elle dans ses lieux et ses modes d’apparition.
Accueillir ce soir Hélène Dorion au sein de notre Académie, c’est bien sûr reconnaître son engagement d’une rare valeur dans le paysage littéraire contemporain, c’est reconnaître le rayonnement exceptionnel de son œuvre et, grâce à celle-ci, de la poésie québécoise dans son ensemble – et c’est une occasion unique de lui dire que nous avons besoin de sa quête intérieure, de cette immensité du dedans, de ce « vent de l’âme » dont parlait Gaston Miron et que sa poésie ne cesse de faire souffler et de faire entendre, comme pour laver notre monde de ses scories, de ses bruits inutiles, de ses enjeux mesquins, afin d’y dégager un espace pur et un temps de vivre.
Au nom de tous les membres de l’Académie et avec vous tous, j’accueille donc chaleureusement Hélène Dorion parmi nous et je l’invite maintenant à vous adresser la parole.
1. Hélène Dorion, D’argile et de souffle, Typo, 2002, p. 181.
2. Ibid., p. 71.
3. Jours de sable, Lémeac, « Ici l’ailleurs », 2002; Sous l’arche du temps, Leméac, L’écritoire », 2003.
4. Sous l’arche du temps, p. 11.
5. Jours de sable, p.50.
6. Ibid., p. 51
7. Ibid., p. 74.
8. Ibid., p. 68.
9. Ibid., p. 68.
10. Cités dans D’argile et de souffle, op. Cit., p. 287-288.
11. Ravir : les lieux, Clepsydre/ Éditions de la Différence, 2005, p. 35.
