Lettre ouverte au premier ministre du Québec

Montréal, le  23 mai 2018

Monsieur le Premier ministre,

Cette lettre ouverte provient d’un groupe statutairement formé de 50 écrivains. Elle raconte une histoire vraie.

Il était une fois, au Québec, en 1944, une petite assemblée d’une quinzaine de personnes dont la principale occupation était de traduire en romans, en poèmes, en essais, en pièces de théâtre et en contes cette réalité qui, sans les livres disent souvent les lecteurs, semble opaque. L’une de ces personnes avait roulé sa bosse jusqu’en Chine et en avait rapporté une œuvre singulière. C’était Alain Grandbois. Une autre avait vu la mer rouler ses paquets dans les replis de l’âme et l’avait mise en poème. C’était Rina Lasnier. Un autre  maniait férocement la plume, tout en enseignant la littérature à l’École des HEC. C’était Victor Barbeau. C’est d’ailleurs lui qui avait eu l’idée de cette petite assemblée. Une quinzaine, on a dit. 

L’arme, l’outil, l’instrument de musique par excellence de ces gens était la langue française. Ils l’avaient reçue en héritage il y a trois siècles et, avec d’autres depuis, s’employaient à le faire fructifier sur les bords du Saint-Laurent. Comme ils avaient un peu voyagé et lu et vu ce qui se faisait ailleurs, cette petite assemblée, ils l’ont appelée une Académie des lettres. Elle a aujourd’hui 74 ans, ce qui fait d’elle une jeunesse aux côtés de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique (98 ans), de l’Académie française (383 ans), de l’Académie royale des sciences et des lettres du Danemark (276 ans), de l’Académie des sciences et des lettres de Lisbonne (219 ans) ou de tant d’autres de ses vis-à-vis à l’étranger. Et de 15, le nombre de ses membres réguliers a depuis été fixé à 50, auxquels s’ajoute une dizaine d’autres, dits membres émérites.

Oui, l’Académie des lettres du Québec est jeune. Elle est également fort active, entre les quatre prix littéraires prestigieux qu’elle décerne chaque année, la Rencontre internationale des écrivains qu’elle organise depuis des décennies, son colloque (non universitaire et ouvert à tous) ou ses activités publiques au Musée des beaux-arts de Montréal, pour s’en tenir à ces quelques activités. Jeune, elle a donc aussi plein de projets. Par exemple, elle se voit très bien se joindre à d’autres organismes, pour combattre, sabre au clair,  l’hydre de l’analphabétisme qui fait en sorte que 19 p. cent des Québécois ne savent pas du tout lire la réalité tandis que 34,3 p. cent d’autres ne peuvent la lire que partiellement. 

Elle voit très bien aussi le rôle qu’elle pourrait jouer au sein de la francophonie, quand les Académies des lettres des différents pays qui la composent décideront d’œuvrer de concert sous la grande tente du rayonnement de la langue française, comme il en est de plus en plus question dans les milieux informés. Récemment, devant l’Académie française, le président de la République, Emmanuel Macron, a appelé à une fédération des académies de langue française, à l’avènement, en somme, d’une Académie des Académies. Comment le Québec, si prompt à affirmer son rôle au sein de la francophonie, pourrait-il alors se passer de l’Académie des lettres du Québec ? 

Il y a des jours où cette dernière se dit que les 50 écrivains qui la composent représentent un formidable vivier d’expériences en matière de langue et de littérature. Le fait que ceux-ci soient cooptés par leurs pairs, en reconnaissance de leurs accomplissements présents et à venir comme c’est la règle dans l’univers des Académies, ne fait d’eux ni des snobs, ni des passéistes, ni des traditionalistes, contrairement à une certaine idée reçue. Au cinéma, l’Académie des Oscars est une instance légitime et considérée comme actuelle et nécessaire. Pourquoi l’Académie des lettres le serait-elle moins? Pourquoi l’Académie des lettres du Québec, qui compte parmi ses membres nombre de lauréats des prix David et du Gouverneur général, de récipiendaires de l’Ordre national du Québec et de l’Ordre national du Canada, pour ne rien dire de ceux qui sont membres aussi de la Société royale du Canada, pourquoi l’Académie des lettres du Québec, où figurent notamment Hubert Reeves, Marie-Claire Blais ou Antonine Maillet, devrait-elle être déconsidérée ou ignorée à ce point des pouvoirs publics? Pire : pourquoi devrait-elle maintenant disparaître, faute de moyens, malgré le bénévolat de ceux et celles qui l’animent?

C’est que l’histoire racontée dans cette lettre ouverte, Monsieur le Premier Ministre, pourrait mal se terminer. À 74 ans bien sonnés, l’Académie des lettres du Québec ne sait plus vers qui se tourner pour poursuivre sa contribution à la culture québécoise. Les Conseils des arts et autres instances gouvernementales, à divers paliers, et en particulier le Conseil des arts et des lettres du Québec, qui l’a soutenue pendant des décennies, ne peuvent pas ou ne veulent plus lui faire une place dans leurs programmes en raison de leurs critères d’attribution. Les fonctionnaires du cabinet de la ministre de la Culture ne savent pas quoi faire d’elle. Depuis sept mois, elle lance des appels à l’aide dans les dédales de votre propre cabinet. En vain. Sont-ils seulement remontés jusqu’à vous? Dans l’intervalle, l’Académie a bien passé le chapeau auprès de ses membres. Ils ont donné. Ça ne suffit pas. Elle a frappé aux portes de mécènes privés. Une seule s’est ouverte, où l’on a donné, mais de manière ponctuelle. Ça ne suffit pas. Récemment, la ministre de la Culture du Québec a accepté, sur son insistance, de recevoir les membres de son bureau de direction élargi. Pendant un peu moins de trente minutes, entourée de ses fonctionnaires, madame Montpetit a écouté ceux-ci avec perplexité. Puis elle les a fait raccompagner à la sortie. Voilà qui est loin de suffire. 

Un lecteur assidu comme vous, monsieur le Premier ministre, connaît sûrement l’existence de cette catégorie d’ouvrages appelée «les livres dont vous êtes le héros». Vous voilà en plein dedans. L’Académie des lettres du Québec est déjà une institution littéraire de premier plan. Faites en sorte, monsieur le Premier ministre, que l’État québécois, à l’initiative de votre gouvernement, lui accorde un statut officiel à l’avenant, dont ne peut que bénéficier ce Québec où les mots «culture», «langue française» et «littérature» sont chargés de sens. Reconnaissez par là son apport essentiel à la vie littéraire québécoise et donnez-lui les moyens, modestes mais réels, de poursuivre son action. Ce n’est pas que l’histoire doive bien finir. C’est qu’elle est loin d’être terminée. Il n’en tient qu’à vous, monsieur le Premier ministre, de le signifier et d’en ouvrir un nouveau chapitre. 

Ont signé cette lettre :

Émile Martel, président; Laurier Lacroix, secrétaire général; Marie-Andrée Lamontagne, vice-présidente; Antonine Maillet, Hubert Reeves, Marie-Claire Blais, Lise Bissonnette, Gérard Bouchard, Yves Beauchemin, Louis Jolicoeur, Lise Gauvin, France Théoret, Daniel Canty, Hélène Dorion, Pierre Ouellet, Denise Desautels, Jacques Beauchemin, Madeleine Monette, Georges Leroux, Louise Dupré, Michel-Marc Bouchard, Carole Fréchette, Joël DesRosiers, Monique Proulx, Jean Royer, Monique LaRue, Nicole Brossard, Rober Racine, Jean-Paul Daoust, Micheline Cambron, Monique Deland, Danielle Fournier, André Ricard, Naïm Kattan, Jean-Claude Corbeil, Jean-Guy Pilon, Jacques Allard, Martine Audet, Pierre Nepveu, Catherine Mavrikakis, Paul Bélanger, André Brochu, Paul-Chanel Malenfant, Rodney Saint-Éloi, Suzanne Jacob, Madeleine Gagnon, André Vanasse, Gilles Pellerin, Sherry Simon, Yvan Lamonde, Fernande Saint-Martin, Robert Lalonde